Tallantire enfonça ses éperons dans le ventre d’un fougueux étalon pie, aux yeux bleu faïence, et se mit en devoir de franchir les quarante milles de chevauchée qui le séparaient du fort Ziar. Connaissant son district comme sa poche, il ne perdit pas de temps à chercher les raccourcis, et piqua droit à travers le riche pâturage jusqu’au gué où Orde était mort et avait été enterré. Le sol poudreux étouffait le bruit des sabots de son cheval, la lune projetait devant lui son ombre, comme un lutin inquiet, et le lourd serein le trempait jusqu’aux os. L’un après l’autre il dépassa le coteau, la broussaille dont il sentait la brosse sous le ventre du cheval, la route non empierrée où le feuillage en mèche de fouet des tamaris lui flagellait le front ; puis ce furent les surfaces illimitées de plaine fourrée de graminées et mouchetée de bétail assoupi, et encore le désert et encore le coteau ; et maintenant, l’étalon pie peinait dans le sable épais du gué de l’Indus. Tallantire n’eut conscience d’aucune pensée distincte jusqu’au moment où le nez du bac indolent atterrit sur la rive opposée, et où son cheval fit un écart à la vue de la pierre blanche qui recouvrait la tombe d’Orde. Alors il se découvrit, et cria de façon à se faire entendre du mort : « Ils remuent, mon vieux ! Souhaite-moi de la chance. » Dès le premier frisson de l’aurore il frappait à l’aide d’un étrier à la porte du fort Ziar, où cinquante sabres de ce régiment déguenillé, les Beshaklis du Bélouchistan, étaient censés garder les intérêts de Sa Majesté le long de quelques centaines de milles de frontière. Le fort en question se trouvait commandé par un sous-lieutenant, lequel, issu de l’ancienne famille des Derouletts, répondait, cela va sans dire, au nom de Tommy Dodd[33]. Tallantire le trouva affublé d’un vêtement de peau de mouton, secoué de fièvre comme un tremble, et en train d’essayer de lire l’état des indisponibles de l’infirmier indigène.

[33] C’est une coutume, plus ou moins bizarre, en Angleterre, d’affubler les gens de sobriquets, et particulièrement de changer le nom des personnes qui portent un nom connu. On retrouve cette coutume dans nos villages de Bretagne, où il est difficile de trouver l’habitant sous son véritable nom. (N. D. T.)

— Comment, vous voilà, à votre tour ! dit-il. Ma foi, nous sommes tous malades, ici, et je ne crois pas être en mesure de mettre trente hommes à cheval ; mais nous ne de… de… demandons pas mieux. Écoutez, quel effet cela vous fait-il, d’un piège ou d’un mensonge ?

Il jeta à Tallantire un bout de papier sur lequel on avait laborieusement écrit en gurmukhi ratatiné : « Nous ne pouvons retenir les jeunes chevaux. Ils prendront leur pâture après le coucher de la lune dans les quatre villages de frontière situés à la sortie de la passe de Jagai la nuit prochaine. » Puis, en anglais, d’une écriture courante : « Your sincere friend[34]. »

[34] Votre bien dévoué.

— Bon zigue ! fit Tallantire. Cela, c’est l’œuvre de Khoda Dad Khan, je vois. C’est la seule bribe d’anglais qu’il ait jamais pu se fourrer dans la tête, et il en est prodigieusement fier. Il travaille contre le Mullah Aveugle dans un intérêt personnel, le jeune traître !

— Je ne connais rien à la politique des Khusru Kheyl, mais, si vous êtes satisfait, je le suis. On a lancé cela par-dessus la porte, la nuit dernière ; et j’ai pensé que nous pourrions peut-être nous secouer un peu et voir ce qui en était. Oh ! nous y sommes de notre fièvre, ici, il n’y a pas d’erreur ! S’agit-il, selon vous, d’une grosse affaire ?

Tallantire lui expliqua le cas brièvement, pendant que Tommy Dodd tour à tour sifflait et tremblait la fièvre. Ce jour-là, il le consacra à la stratégie et à rendre le courage aux invalides, jusqu’à ce qu’on eût sous la main, à la tombée du jour, quarante-deux cavaliers, exténués, minés et le poil en désordre, que Tommy Dodd contempla avec orgueil, et auxquels il s’adressa en ces termes :

— Mes garçons ! Si vous mourez, vous irez en enfer. Donc, arrangez-vous pour rester en vie. Mais, si vous allez en enfer, cet endroit-là ne saurait être plus chaud que cet endroit-ci, et l’on ne nous dit pas que là-bas nous devions souffrir de la fièvre. En conséquence, n’ayez pas peur de mourir. Maintenant, foutez-moi le camp !

Sur quoi ils se prirent à rire, et s’en allèrent.