V
Ce n’est pas de si tôt que les Khusru Kheyl oublieront leur attaque de nuit contre les villages des plaines. Le Mullah avait promis une victoire facile et un butin illimité ; mais voici que des cavaliers de la reine s’étaient levés tout armés de la terre même, sabrant, massacrant, piétinant le monde à la lueur des étoiles, au point que nul ne savait où se retourner, et que tous, craignant de s’être mis une armée sur les bras, regagnèrent au plus vite leurs montagnes. Dans la panique de la fuite, c’est aux blessures occasionnées par le coup de boutoir du couteau afghan qu’on vit le plus d’hommes succomber, et davantage encore au feu de carabines tirées à longue portée. Là-dessus l’on entendit crier à la trahison ; et, lorsqu’ils atteignirent l’abri de leurs sommets, ils avaient laissé en bas, dans les plaines, avec quelque quarante morts et soixante blessés, toute leur confiance dans le Mullah Aveugle. Ils vociférèrent, jurèrent et discutèrent autour des feux, tandis que les femmes pleuraient sur ceux qu’on avait perdus, et que le Mullah maudissait en cris perçants ceux qui étaient revenus.
Alors Khoda Dad Khan, éloquent et frais dispos, attendu qu’il n’avait pris nulle part au combat, se leva pour mettre à profit l’occasion. Il montra que c’était au Mullah Aveugle que la tribu devait d’un bout à l’autre son infortune présente, au Mullah Aveugle qui avait menti sur toute la ligne et dont la langue les avait poussés dans un piège. C’était sans doute une insulte qu’un Bengali, le fils d’un Bengali, se permît d’administrer la frontière ; mais cet événement n’annonçait pas, comme le Mullah le prétendait, une ère de licence et de pillage ; et l’inexplicable folie des Anglais ne les empêchait aucunement de garder leurs « marches ». Au contraire, la tribu, jouée et déconfite, allait, juste au moment où la provision de vivres était fort bas, se voir mettre le blocus et interdire tout commerce avec l’Hindoustan, jusqu’à ce qu’elle eût envoyé des gages de bonne conduite, payé la compensation du trouble occasionné, et l’argent du sang au taux de trente-six livres anglaises par tête pour chaque villageois qu’elle eût pu égorger. « Et vous savez que ces chiens des plaines vont prêter serment que nous en avons tué des douzaines. Le Mullah va-t-il payer les amendes, ou faut-il que nous vendions nos fusils ? » Un sourd grondement courut autour des feux. « Or, considérant que tout cela est l’œuvre du Mullah, et que nous n’y avons rien gagné que les promesses du paradis, il me vient à la pensée que nous autres, du Khusru Kheyl, nous avons besoin d’un temple où prier. Nous nous trouvons affaiblis, et, désormais, comment oserons-nous passer sur la frontière du Madar Kheyl, ainsi que nous en avions coutume, pour nous agenouiller sur la tombe de Pir Sajji ? Les gens du Madar tomberont sur nous, et fort justement. Mais notre Mullah est un saint homme. Il a aidé quarante d’entre nous à entrer cette nuit en paradis. Qu’il accompagne en conséquence son troupeau, et nous élèverons au-dessus de son corps un dôme tout en tuiles bleues de Mooltan, et ferons brûler des lampes à ses pieds chaque vendredi soir. Ce sera un saint ; nous aurons un temple, et nos femmes y prieront pour que de la semence nouvelle vienne remplir les vides de nos effectifs de combat. Qu’en dites-vous ? »
Un méchant ricanement accueillit la proposition, suivi bientôt du doux ouîpe, ouîpe de couteaux que l’on tire de la gaîne. C’était une excellente idée, et elle satisfit à un besoin que depuis longtemps éprouvait la tribu. Le Mullah sauta sur ses pieds, dardant ses prunelles flétries sur la mort dégaînée qu’il ne pouvait voir, et appelant sur la tribu les malédictions de Dieu et de Mahomet. Alors commença tout autour des feux, et les entrelaçant, une partie de colin-maillard que Khuruk Shah, le poète de la tribu, a chantée en vers qui ne sauraient périr.
De la pointe du couteau ils lui chatouillèrent gentiment l’aisselle. Il sauta de côté avec un cri aigu, mais pour sentir le froid d’une lame lui passer légèrement sur la nuque, ou la crosse d’un flingot lui frictionner la barbe. Il appela ses partisans à son aide, mais la plupart d’entre eux gisaient morts dans les plaines, attendu que Khoda Dad Khan avait pris quelque peu la peine d’arranger leur décès. Certains lui décrivirent les merveilles du temple qu’ils élèveraient, et les petits enfants, battant des mains, criaient : « Sauve-toi, Mullah, sauve-toi ! Il y a un homme derrière toi ! » A la fin, lorsque le jeu commençait à languir, le frère de Khoda Dad Khan lui plongea un couteau entre les côtes. « Me voici donc, dit Khoda Dad Khan avec une simplicité charmante, le chef des Khusru Kheyl ! » Il n’y eut personne pour le contredire ; et tous, les membres raides et endoloris, s’en allèrent céder au sommeil.
Dans la plaine au-dessous, Tommy Dodd était en train de discourir sur les beautés d’une charge de cavalerie la nuit, et Tallantire, courbé sur sa selle, haletait, presque hors de lui, parce qu’il avait, pendue au poignet, une épée éclaboussée du sang des Khusru Kheyl, la tribu qu’Orde avait si bien tenue en laisse. Un soldat radjpoute ayant fait remarquer que l’oreille droite de l’étalon pie avait été tranchée à la racine par quelque aveugle coup de sabre de son cavalier maladroit, Tallantire, cédant tout à la fois, se prit à rire et sangloter jusqu’au moment où Tommy Dodd le fit se coucher et se reposer.
— Il nous faut attendre par ici jusqu’au matin, dit-il. J’ai télégraphié au colonel, au moment où nous partions, d’envoyer un escadron de Beshaklis derrière nous. Il sera tout de même furieux après moi, parce que j’aurai accaparé la petite fête. En tout cas, ces gueux de la montagne ne causeront plus d’ennui.
— Alors, dites aux Beshaklis d’aller voir ce qui est arrivé à Curbar sur le canal. Il nous faut faire la patrouille sur toute la ligne de la frontière. Vous êtes tout à fait sûr, Tommy, que cette… cette saleté-là… ce n’était que l’oreille de l’étalon pie ?
— Oh, tout à fait sûr, repartit Tommy. Vous avez même manqué de lui couper la tête. Moi qui vous parle, je vous ai vu quand nous nous jetions dans la mêlée. Dormez, mon vieux.
Sur le coup de midi, arrivèrent deux escadrons de Beshaklis, ainsi qu’une bande d’officiers furieux réclamant le conseil de guerre pour le camarade Tommy Dodd, qui avait « gâté le picnic » ; et il leur fallut galoper à travers le pays jusqu’aux travaux du canal, où Ferris, Curbar et Hugonin étaient en train de faire un discours aux coolies frappés de terreur, sur l’énormité qu’il y aurait à abandonner le bon travail et le gros salaire simplement parce qu’une demi-douzaine de leurs camarades avaient passé de vie à trépas. L’aspect d’une troupe de Beshaklis raffermit une confiance hésitante, et ceux des Khusru Kheyl que poursuivit la police, eurent la joie quelque peu amère de voir la berge du canal bourdonner de vie comme d’habitude, tandis que tels des leurs, qui s’étaient réfugiés dans les cours d’eau desséchés et les ravins, s’en faisaient chasser par les cavaliers. Au coucher du soleil commença la patrouille impitoyable de la frontière par la police et la cavalerie, un peu comme l’éternelle course à cheval des cowboys autour du bétail turbulent.