« Si l’on ne me fait pas décamper à titre de violateur du droit de propriété, ou si ce chevalier ne me donne pas la chasse, pensai-je, il faut tout au moins que Shakespeare et la reine Elisabeth sortent par cette porte de jardin entrebâillée pour m’inviter à prendre le thé. »
Un enfant apparut à une fenêtre en l’air, et je crus voir le petit être agiter une main amie. Mais c’était pour appeler un camarade, car bientôt se montra une autre joyeuse tête. Alors, j’entendis rire parmi les paons en if, et m’étant retourné pour être sûr (jusqu’alors je n’avais fait que regarder la maison), je vis derrière une haie l’argent d’une fontaine s’élever sur un fond de soleil. Les pigeons du toit roucoulèrent au roucoulement de l’eau ; mais entre les deux notes je perçus le rire étouffé autant que parfaitement heureux d’un enfant absorbé dans l’accomplissement de quelque léger méfait.
La porte du jardin — de lourd chêne profondément enfoncé dans l’épaisseur du mur — s’ouvrit davantage ; une femme en grand chapeau de jardin posa lentement le pied sur la marche de pierre creusée par le temps, et tout aussi lentement traversa le gazon. Je préparais quelque excuse, quand elle leva la tête et je m’aperçus qu’elle était aveugle.
— Je vous ai entendu, dit-elle. N’est-ce pas là une automobile ?
— J’ai peur de m’être mépris sur ma route. J’aurais dû tourner un peu au-dessus. Je n’ai jamais rêvé…, commençai-je.
— Mais je suis fort contente. Imaginer la venue d’une automobile dans le jardin ! Ce sera un tel régal !… (Elle se retourna et fit comme si elle regardait autour d’elle.) Vous… vous n’avez vu personne, dites… par hasard ?
— Personne à qui parler, mais les enfants semblaient intéressés de loin.
— Lesquels ?
— Je viens d’en voir deux là-haut à la fenêtre, et je crois avoir entendu un petit bonhomme dans les environs.
— Oh ! que vous êtes heureux ! s’écria-t-elle. (Et son visage s’éclaira.) Je les entends, cela va sans dire, mais c’est tout. Vous les avez vus et entendus ?