La situation ne manque pas de pittoresque et tient tout à la fois du roman et de « l’extravaganza ». Imaginez donc une cour perdue dans les rêves, retranchée derrière une triple rangée de fossés où le lotus fleurit en été ; une cour dont la frange extérieure est incontestablement européenne, mais dont le cœur est le Japon d’antan, où un Roi rêveur est assis au milieu de ses femmes ou autres décors, qu’on amuse de temps en temps par des séances de lanterne magique, et de puces savantes ; un Roi saint dont on invoque la sainteté et qui deux fois l’an donne des garden-parties auxquelles on assiste en haut de forme et en redingote. Autour de cette Cour, hésitant entre les splendeurs d’autrefois et les attractions variées d’un Crystal Palace, placez dans un antagonisme féroce, mais soigneusement voilé, les fragments des castes récemment brisées, leurs excentricités orientales naturelles, dissimulées sous un masque emprunté à l’Occident. Imaginez maintenant une bureaucratie immense et avide, française par son exigence pétulante de la minutie, là où les détails n’importent nullement, orientale dans sa foi en l’étiquette et les formalités, recrutée dans une caste militaire accoutumée depuis des siècles à mépriser également le fermier et le commerçant. Cette caste, supposons-le, est plus ou moins bien dirigée par un syndicat de trois clans qui fournissent leurs propres candidats au ministère, hommes adroits, versatiles, sans scrupules, ne s’embarrassant pas de préjugés occidentaux lorsqu’il faut mener à bien une entreprise. Le saint monarque agit par leur intermédiaire et à leur demande, et ce qu’il fait est merveilleux. Pour critiquer ces actions il existe une presse féroce, qui court le risque d’être suspendue à tout moment, d’une susceptibilité aussi morbide que l’est sa collègue américaine à l’égard des critiques d’autrui, et d’une inexactitude enfantine presque égale ; à la croissance rapide et pour ainsi dire spontanée et digne de pitié pour sa témérité insensée. Les partisans de cette presse dans ses moments de folie, hommes sans lois, ignorants, susceptibles et vains, représentent la classe des étudiants, pour la plupart instruits aux frais du gouvernement, véritable épine au flanc de l’État. Des juges sans expérience manient des lois sans précédents, tandis que l’on fait et abroge de nouveaux décrets avec une légèreté presque inconcevable. De l’agitation des classes et des intérêts qui ne sont pas ceux du vulgaire, émane ce qu’on appelle la politique japonaise qui a les proportions et la perspective d’une peinture japonaise.

La finalité et la stabilité sont absentes de ses conseils. Tel jour, pour des raisons qu’on ne saurait expliquer, elle se déclare en faveur des étrangers au point d’être servile ; le lendemain, pour des motifs non moins obscurs, le pendule oscillera dans le sens contraire et les étudiants dans les rues lanceront de la boue sur eux. Vexatoire, irresponsable, incohérente, et surtout mystérieuse à peu de frais, voilà l’autorité qui s’exerce dans tout le pays où la loi est hébétée par les intrigues et les contre-intrigues, agrémentée de réformes futiles élaborées sur des bases européennes puis abandonnées d’un cœur léger ; criblée, comme l’est un bocage plein d’oiseaux semé de coquillages et de cailloux luisants, de réformes copiées aux quatre coins du monde ; administration d’opérette, au sein de laquelle l’ombre du roi entouré de ses femmes ; des samuraïs ; des docteurs qui ont étudié sous Pasteur ; des officiers de cavalerie de St-Cyr, gantés de peau ; des juges diplômés de l’Université ; des prostituées jouant du violon ; des correspondants de la presse ; des maîtres des anciennes cérémonies du pays ; des membres salariés de la Diète ; des sociétés secrètes qui, à l’instar des Irlandais, font usage du couteau et de la dynamite ; des fils de Daïmios dépossédés, revenus d’Europe et attendant les événements, et des ministres du syndicat qui ont ravi au Japon le repos dont il jouissait il y a vingt ans encore tournoient, s’agitent, se séparent et se retrouvent, dans des rondes effrénées autour du résident étranger. « L’extravaganza » est-elle complète ?

Dans un coin, au fond de la scène, se trouvent les habitants du pays dont une très faible proportion jouit des privilèges du gouvernement représentatif. On se demande s’ils ont appris ou s’ils sont en train d’apprendre ce que cela signifie, et s’ils ont la moindre intention de s’en servir ; on ne saurait dire. En attendant, le gouvernement mène la ronde aussi joyeusement que s’il jouait aux quatre coins, d’autant plus qu’une demi-douzaine d’hommes à peine savent qui le dirige et quelles peuvent bien être ses intentions. Tokio abrite le cercle, au nombre décroissant, d’Européens employés par l’Empereur comme ingénieurs, spécialistes dans la construction de chemins de fer, professeurs de collège, etc. Avant longtemps on les remerciera tous et le pays se lancera seul au milieu des autres nations, sous sa propre responsabilité.

Cinquante ans après, en comptant à partir du jour où l’Américain importun troubla pour la première fois sa paix, le Japon fera l’expérience de sa nouvelle vie et, réorganisé de la tête au pied, jouera du « samisen » (guitare japonaise) dans la marche du progrès moderne. C’est le grand avantage d’être venu au monde dans cette Ère Nouvelle, alors que l’individu et le public en général peuvent obtenir quelque chose en retour de rien : de l’argent sans travailler, de l’instruction sans peine, la religion sans effort de la pensée et un gouvernement libre sans lent et pénible labeur.

Le Club d’Outre-mer, comme on l’a dit, retarde sur l’esprit du siècle, car il lui faut travailler pour obtenir ce qu’il désire, et n’obtient pas toujours ce pour quoi il a peiné. De plus, ses membres ne peuvent pas reprendre le bateau et retourner chez eux quand il leur plaît. Imaginez un instant la satisfaction que fait naître dans l’esprit d’un homme, la contemplation perpétuelle d’une rade aussi remplie de paquebots qu’une station de fiacres à Piccadilly. Il fait chaud, supposons, il n’est pas content de son travail aujourd’hui, ou bien ses enfants n’ont pas très bonne mine. La vue de jolis chalets couverts de tuiles, dans un berceau de roses et de glycines, ne le console pas, et la voix du peuple le plus poli de la terre détonne désagréablement. Il connaît tout le monde au Club, il a complètement épuisé tout sujet intéressant de conversation et donnerait volontiers la moitié — oh ! même cinq ans de son salaire — pour remplir ses poumons d’air vivifiant, humer l’odeur des foins, marcher seulement un demi-mille dans les rues boueuses de Londres, ou entendre tinter dans le brouillard de quatre heures la petite cloche annonçant les brioches chaudes. Puis voici le gros paquebot qui va à travers l’azur obsédant, éclatant de la baie, emmenant un tel ou un tel, tous les deux des amis à lui, et la semaine prochaine tel ou tel autre partira par le courrier français. Il lui semble alors qu’il est le seul à rester, et cependant cela paraît si facile de partir — oui, pour tous sauf pour lui. La fumée du paquebot meurt au bout de l’horizon et il reste, seul, avec le vent chaud et la poussière blanche du Bund. Or, le Japon est un pays agréable, dans lequel on a confiance et où l’on vit trente ans sans interruption. Il y a des ports chinois à une semaine de voile, à l’ouest, où la vie est réellement pénible, et où le spectacle des vaisseaux qui arrivent et repartent sans cesse fait bien, bien mal. Touristes, oh ! vous qui parcourez le monde, soyez indulgents envers les hommes des Clubs d’Outre-mer. Souvenez-vous que, contrairement à vous, ils ne sont point venus ici pour leur santé et que le billet de retour que vous avez au fond de votre valise peut fort bien influencer vos opinions sur le pays qu’ils habitent. Peut-être ne serait-il pas très sage, se basant sur la grande bonté manifestée par les fonctionnaires japonais, d’engager à ce que ces gens, vos compatriotes, soient entièrement abandonnés à un peuple qui commence à se livrer à des expériences sur des codes fraîchement rédigés, à demi-transplantés, où il n’est pas question de Jury, à un système qui n’envisage pas la liberté de la presse, à un absolutisme soupçonneux et sans appel. L’idée pourrait être intéressante mais, bien que commencée en farce, elle finirait sûrement de façon tragique, laissant le peuple le plus poli de la terre incapable de rejouer au gouvernement civilisé avant longtemps. Dans sa concession, où il est une humble importation pas mal rudoyée, le résident étranger ne fait pas de mal. Il ne poursuit pas toujours le Japonais qui lui doit de l’argent. Mais si on lui donnait plus de liberté, s’il pouvait pénétrer jusqu’au cœur du pays, des ennuis ne tarderaient pas à surgir quelque part, et à la longue ce ne serait pas lui le plus malheureux. Avec un peu d’imagination on peut concevoir les possibilités les plus désagréables, depuis un envahissement général du Japon par les Chinois, qui sont de beaucoup l’élément étranger le plus important, jusqu’au bombardement de Tokio par une démocratie joyeuse et possédant une mentalité de parvenu, avide de venger son honneur national et de savoir comment fonctionne sa marine nouvellement construite.

Mais il y a mille et mille arguments qui réfuteraient et confondraient ces pronostics quelque peu lugubres. Les statistiques du Japon, par exemple, sont aussi bien soignées et fignolées que les boiseries de ses maisons et, grâce à elles, on pourrait démontrer n’importe quoi.

TREMBLEMENTS DE TERRE

Un membre du parti radical du Parlement de Tokio vient de se mettre en désaccord avec ses commettants qui lui ont adressé une lettre de reproches sans pareille. Entre autres choses on lui fait remarquer qu’un homme politique ne devrait pas être « un roseau qui se brandille de-ci de-là au gré des flots », ni, « tel un fantôme sans jambes, se laisser flotter au fil du vent. » — Votre conduite, disent-ils, tient à la fois du roseau et du fantoche ; nous nous proposons donc de vous donner bientôt des preuves de notre véritable esprit japonais. Ce membre sera probablement assailli dans son pousse-pousse par la populace et bourré de coups d’épée, jusqu’à ce qu’il n’en puisse mais ; car les électeurs sont des personnes fort éclairées. Mais, comment diantre serait-il possible de se conduire autrement qu’un roseau ou un fantoche, sous pareils cieux ? L’atmosphère veut ces allures de girouette indécise.

Un touriste courageux serait allé à Hakodate, aurait vu Ainos à Sapporo, aurait traversé à cheval la partie septentrionale de l’île sous les chardons géants, pêché le saumon, rendu une petite visite à Vladivostock et fait mille choses pendant que certain flâneur indolent a perdu son temps à regarder l’orge passer du vert au jaune doré, les fleurs d’azalée s’épanouir et se consumer, et le printemps faire place aux chaudes pluies d’été. Maintenant l’iris à son tour a pris les insignes héraldiques de l’année, et le flot des touristes reflue vers l’ouest.

Les résidents permanents commencent à parler de départ à la montagne pendant les chaleurs et retiennent tous les logements disponibles. Bientôt aussi, ceux qui travaillent en Chine viendront passer ici leurs vacances, mais en ce moment on est au plus fort de la récolte du thé et il n’y a pas de temps à perdre en bagatelles. « L’emballage » du thé excuse tout, depuis l’oubli d’un dîner ou le refus d’une partie de tennis jusqu’à la mauvaise humeur des maris. Tout le long de la plage, on respire une odeur pénétrante du plus beau foin fraîchement coupé, tandis que les canaux sont remplis de bateaux se heurtant les uns contre les autres, descendant vers la rade, bondés de boîtes. Au Club, on se plaint, plus ou moins poliment, des retards du courrier. On n’a d’ailleurs pas encore rencontré de bureau de poste qui n’ait pris plaisir à gâcher le dimanche de quelqu’un. Dans les bureaux, une journée raisonnable commence parfois à huit heures et finit à six ou, si le courrier arrive, à minuit. On travaille, sans perdre son temps à parler bêtement des huit heures réglementaires ou du temps fait en supplément. Les navires sont dans la rade ; voici le thé et là-bas au loin le marché américain ; le reste vous regarde.