Les rues étroites sont bloquées par les chariots qui amènent de l’intérieur la feuille brute dans des caisses de toutes les formes et dimensions. Il faut que quelqu’un prenne livraison de ces chargements, trouve de la place dans les entrepôts encombrés et échantillonne la marchandise avant qu’elle ne soit mélangée avec d’autres et desséchée au feu.
La majorité de ces opérations compliquées sont du « travail perdu » en tant qu’il s’agit de la qualité du thé ; mais les marchés veulent une feuille qui ait bonne apparence, qui soit lisse et roulée en spirale. Les ordres du marché, en cela comme toujours, font loi. Les coolies dont les pieds nus rendent glissant le parquet des manufactures, courent et crient tandis que le thé, poussé, entraîné en tourbillons, subit ses diverses transformations. Dans la clameur générale, un bruit singulier domine — c’est le doux, le mystérieux bruissement des feuilles de thé elles-mêmes qui s’affaissent : d’abord mises en tas, puis emportées dans des corbeilles, pour être déversées au moyen de plans inclinés dans de longs récipients où elles montent, descendent, tandis qu’on les polit avant qu’elles ne disparaissent au sein des torréfacteurs, sans cesse accompagnées de ce chuchotement persistant de feuilles, mortes, mais qui bougent. Des cribles à vapeur les séparent ensuite en différentes qualités avec des bruits discordants et des secousses qui font trembler le plancher, tandis que le roulement étourdissant des engrenages se poursuit et que le thé nullement intimidé continue à murmurer jusqu’à ce qu’on le crible à nouveau et qu’on le verse dans de grandes caisses garnies de feuilles d’étain où il repose en paix.
Cette industrie subit, il y a quelques jours, un arrêt soudain qui dura deux minutes à peine, mais qui lui coûta la perte de plusieurs milliers de francs de thé torréfié à la main. Voici à peu près comment se passa l’affaire : on entendit brusquement dans l’atmosphère chaude et lourde d’un matin paisible un bruit désagréable comme celui de batteries d’artillerie arrivant au pas de charge dans toutes les rues à la fois tandis que, réveillé en sursaut, je voyais mes souliers vides « en train de jouer, d’un air majestueux, des exercices de virtuosité sur le clavecin ». C’était en réalité la table de toilette, mais l’effet était effarant. Puis la pendule s’écrasa sur le sol, le mur fit entendre un craquement sinistre, tandis que d’énormes mains empoignaient la maison par la flèche du toit et la secouaient avec furie. C’est beau de pouvoir conserver son équilibre mental quand les choses vont mal, mais celui qui n’a pas tâtonné désespérément le long de jalousies verrouillées qui ne veulent pas s’ouvrir, pendant que l’appartement tout entier est retourné sens-dessus-dessous, ne sait pas comme il est difficile de conserver, je ne dis pas quelque présence d’esprit ? — non, — mais un esprit quel qu’il soit. Le dénouement de la tragédie ne fut pas en rapport avec le commencement. Je me précipitai dehors où l’air était lourd, immobile, et je trouvai les domestiques dans le jardin en train de rire niaisement (les Japonais sont capables de rire encore au jour du jugement dernier) et j’appris que le tremblement de terre était terminé. Puis, on reçut la nouvelle, venue rapidement des quartiers commerçants au pied de la colline, que les coolies de certaines manufactures s’étaient enfuis en hurlant, au premier choc, et que toutes les feuilles de thé dans les torréfacteurs avaient été calcinées. Voilà qui vous consolait d’une panique vraiment peu digne, tout en conservant l’espoir que quelques hautes cheminées s’étaient écroulées dans Tokio. Mais il paraît qu’elles avaient tenu bon, et les journaux locaux, habitués à ces diversions, indiquèrent simplement que le choc avait été « sérieux ». Les tremblements de terre sont des catastrophes démoralisantes, qui font ressortir toutes les faiblesses de la nature humaine. En premier lieu, on est franchement épouvanté, c’est la sensation de : « Laissez-moi seulement sortir et je promets d’amender ma vie ! », puis vient le besoin instinctif d’envoyer dans tous les coins du globe des dépêches annonçant « le choc le plus effroyable des temps modernes ». (Vos cheveux ne se sont-ils pas dressés sur votre tête ; n’en fut-il donc pas forcément de même pour tout le monde ?). Puis à mesure que la créature déchue retrouve ses moyens, la mesquine petite âme humaine s’écrie : « Quoi ! ce n’était que cela ! je n’ai pas eu un instant peur. »
C’est à la fois salutaire et fortifiant de se rendre compte de l’impuissance de l’homme en présence de ces petits accidents. L’héritier de tous les siècles, celui qui nie le temps et l’espace, qui doute poliment de l’existence du Créateur, entend soudain les poutres du toit qui craquent et cèdent au-dessus de sa tête, et le voilà qui se précipite autour de la pièce, tel un lapin apeuré, cerné dans une garenne. Si le choc dure vingt minutes, il lui faut camper à la belle étoile et chercher ses morts dans les décombres. Au cas où une convulsion violente se produit (une simple couche de terrain qui se déplace, comme une pile de livres mal équilibrée s’écroule dans une bibliothèque) voilà tout de suite l’héritier de tous les siècles qui se transforme en fou, fou furieux, en véritable brute au milieu des collines échevelées. Prenez une centaine d’esprits les plus grands de la terre, des hommes aux principes inébranlables, aux idéals élevés, persévérants, ayant beaucoup d’expérience et doués de la modestie qu’engendrent ces attributs, et faites qu’ils aient à vivre une catastrophe semblable à celle qui rasa entièrement Nagoya, en octobre dernier ; je parie qu’au bout de trois jours, ils seraient peu nombreux ceux qui auraient pu conserver la maîtrise d’eux-mêmes.
Et voilà pour l’événement d’hier ! Il s’en est produit un autre aujourd’hui beaucoup plus conséquent. Il n’y eut rien de brisé, sinon peut-être un pauvre cœur, ou deux — et les personnes avisées de la colonie disent qu’elles l’avaient toujours prévu. Il mérite cependant d’être noté.
C’était par un après-midi pluvieux ; les rues étaient couvertes d’une boue en grumeaux et les hommes d’affaires étaient à leurs bureaux lorsque le choc se fit sentir. Un groupe de Chinois s’était arrêté pour examiner soigneusement une porte close derrière laquelle on entendait un bruit fort désagréable de verrous et de clefs qu’on tourne dans des serrures, et sur cette porte était collée une pancarte plutôt intéressante. On y lisait que le Directeur de la Nouvelle Banque Orientale Anonyme (très certainement anonyme) se voyait, à son très grand regret, par suite des ordres reçus de son pays télégraphiquement, obligé de suspendre tout paiement. Chaque Chinois venu se heurter à la porte, s’adressant à un autre dans un mélange anglo-japonais, disait : « C’est fermé » et s’éloignait. Le bruit de verrous continuait, la pluie tombait toujours et la pancarte continuait à dévisager la longue enfilade de chaussée humide. Ce fut tout. Il est probable que pour deux ou trois passants cette annonce signifiait la perte totale de leurs épargnes, nouvelle très réconfortante pouvant servir de digestif après le déjeuner. A Londres, naturellement, la faillite n’aurait pas autant d’importance, car il y a beaucoup de banques dans la ville, et on dut être prévenu du crack. Ici les banques sont rares, les gens dépendent d’elles, et cette nouvelle arriva de la mer sans crier gare, annonçant une calamité sans issue.
Quand un obus vient d’éclater, ceux qui peuvent se relèvent, enlèvent d’un revers de main la boue de leur uniforme et s’efforcent de plaisanter. L’un entortille un mouchoir autour de sa main, touchée par un éclat, tel autre s’aperçoit que son front se couvre de sang, et soudain on remarque un blessé, ignoré jusqu’alors et dans un état désespéré, agonisant dans un coin. C’est alors que chacun comprend que ce n’est pas le moment de rire et qu’on s’occupe des morts et des blessés.
Il en fut de même au Club d’Outre-mer lorsque les hommes d’affaires, sortis de leurs bureaux, et informés de la nouvelle par les courtiers, entrèrent les uns après les autres, Anglais, Américains, Allemands et Français et s’écrièrent en chœur : — En voilà du joli ! Beaucoup étaient mortellement atteints, mais en braves gens ils n’avouaient pas leur perte.
— Ah ! dit un petit employé de la Compagnie Péninsulaire et Orientale, hochant la tête d’un air sagace (il avait perdu 1.000 dollars depuis midi), maintenant, ça va bien. Ils essaient d’arranger ça, mais dans trois ou quatre jours on en saura plus long. J’avais eu l’intention de retirer mon argent juste avant de descendre la côte, puis… Chose curieuse, tout le monde au Club racontait la même histoire, on avait voulu retirer ses fonds, puis… personne ne l’avait fait. Le Directeur d’une banque qui n’avait pas fait faillite expliquait comment, d’après lui, le crack s’était produit ; acte très humain, lui aussi, qui cependant ne changeait en rien la situation. Ensuite vint un Américain efflanqué qui, après avoir enlevé son imperméable tout dégouttant de pluie, le visage calme et paisible, dit : — Garçon, un whisky soda.
— Combien âfez-fous pertu ? lui demanda un Teuton à brûle-pourpoint. — Huit cent cinquante, répondit d’un ton doux ce descendant de George Washington. — Je ne vois pas en quoi cela m’empêcherait de boire ? C’est moi qui régale, mossieur. Et il se remit à siffler l’air de : « Je dois dix dollars à O’Grady » (chose fort vraisemblable) tandis que son visage restait empreint de sérénité. S’il y a quelque chose qui fait aimer l’Américain c’est sa façon d’accepter les coups du sort. Un Anglais qui avait perdu une grosse somme dans l’affaire, se faisait railler par un Écossais, qui avait légèrement dépassé son crédit à la succursale japonaise de la banque. Évidemment il allait perdre en Angleterre, mais la pensée de ces quelques dollars sauvés ici du désastre le mettait en gaieté.