Des villas suburbaines ornent, plus ou moins, la plaine qui répugnait jadis à la fantaisie la plus libre (et la fantaisie était très libre dans les premiers temps). Des voitures traînées par des chevaux font entendre leurs clochettes là où le grand traîneau de la prairie s’embourbait en face du bar ; et maintenant il y a un chemin de fer de ceinture électrique qui paie des dividendes fabuleux. Alors, vous, qui vous sentez plus âgé que Mathusalem et deux fois plus important, vous sortez en ville et prenez un air de protection envers les choses en général, tandis que le gérant vous apprend la fortune colossale que vous auriez faite si vous étiez resté « fidèle à la ville ».

Ou bien le « boom » a fait fiasco et la ville elle-même est morte — morte comme le cadavre d’un jeune homme que l’on étend au matin sur la couche mortuaire. Le succès n’a pas justifié le succès. De dix mille habitants il n’en reste pas trois cents, et ceux-là vivent dans des huttes dans les faubourgs des rues en briques. L’hôtel avec ses appartements moisis n’est qu’une vaste tombe ; les cheminées des factoreries sont froides ; les villas n’ont pas de vitres, et l’herbe pousse au milieu des chaussées, narguant les annonces prétentieuses dans les boutiques vides. Il n’y a rien à faire sinon attraper des truites dans les cours d’eau que les égouts de la ville devaient contaminer. Une truite de deux livres est là à s’éventer à l’ombre du conduit souterrain principal où les aunes ont poussé peu à peu jusqu’à toucher le mur de la ville ; vous payez et, plus ou moins, vous faites votre choix.

Lorsqu’un homme a vu ces choses et quelques autres qui accompagnent un « boom » il peut dire qu’il a vécu et « parlé avec ses ennemis à la porte. » Il a entendu raconter à nouveau les Mille et une Nuits et il sait le sens intime de ce conte qui, au dire de certaines petites personnes, n’existe plus. En cela elles mentent effrontément, car Cortès n’est pas mort ni Drake, et quant à Sir Philip Sidney, il meurt tous les trois mois, si du moins vous savez où regarder. Les aventuriers et les « Capitaines courageux » du temps jadis ont seulement modifié un peu leur accoutrement, et changé leur métier pour être mieux en accord avec le monde dans lequel ils se meuvent. Clive revint du pays de Lobengula il y a quelques mois et affirma qu’il y existait un empire, mais ne rencontra cependant que très peu qui voulurent le croire. C’est dans une hutte de tôle ondulée, à Johannesburg, il y a dix ans, que Hastings étudia une carte de l’Afrique du Sud. Depuis lors il a considérablement modifié cette carte à l’avantage de l’Empire, mais le cœur de l’empire s’entiche d’urnes électorales et de mesquins mensonges. L’illustre Don Quichotte demeure aujourd’hui sur la côte nord de l’Australie où il a trouvé le trésor d’un galion espagnol coulé. De temps à autre il tue des nègres qui se cachent sous son lit pour le tuer, lui, à coups de lance. Le jeune Hawkins, avec un Boscawen plus jeune encore, qui lui servait de second à bord, faisait, jusqu’à l’année dernière, la chasse aux vaisseaux pirates autour de Tajurrah ; maintenant ils l’ont envoyé sur la côte de Zanzibar pour qu’il devienne, à force d’être grillé, amiral, et le vaillant Sandoval tient la « République » mexicaine à la gorge depuis au moins quatorze années. Les autres, importants personnages tous, qui n’ont guère peur des responsabilités, vendent des chevaux, ouvrent des chemins, boivent le sang gris, construisent des chemins de fer au delà des limites des bois, traversent à la nage des rivières, font sauter des souches d’arbres, créent des villes là où il n’y en avait pas, dans les cinq parties du monde. Seulement, les gens ne vous croient pas quand vous le leur racontez. Ils ont tout sous la main et sont beaucoup trop bien nourris. De sorte qu’ils disent de la réalité la plus terre à terre : « C’est du romantisme. Comme c’est intéressant » et de la réalité usée et rebattue : « Voilà du pur romantisme. » Ce n’est que le siècle à venir qui, passant en revue ses héros, reconnaîtra les nôtres.

En attendant, cette terre — nous en tenons une bonne tranche jusqu’à présent, — est remplie de choses étonnantes, de miracles, de mystères, de merveilles, et, faute de mieux, il est bon de circuler, de les voir toutes et d’en entendre parler.

RIEN QUE D’UN CÔTÉ

New Oxford (U. S. A.), Juin-Juillet 1892.

— La vérité, dit le voyageur dans le train, c’est que nous vivons dans un pays tropical pendant trois mois de l’année, seulement nous ne voulons pas le reconnaître. Regardez ceci. Il nous passa une longue liste de morts survenues par suite de la chaleur, grâce à quoi les journaux prenaient un peu d’animation. Toutes les villes où les gens vivent à haute tension étaient en train d’expédier leurs notes de boucher, et les journaux, apôtres eux-mêmes de l’Évangile de la Hâte, suppliaient leurs lecteurs de rester calmes et de ne pas se surmener tant que durait la vague de chaleur. Les rivières étaient tachetées, barrées de cailloux desséchés par le soleil ; les bûches et ceux qui les poussaient sur le fleuve étaient quelque part, en amont de la rivière Connecticut bloqués par la sécheresse ; et l’herbe, au bord de la voie, était brûlée en cent endroits par les étincelles tombées des locomotives. Des hommes, sans chapeau, sans veste, sans souffle, étaient couchés à l’ombre de la gare où, seulement quelques mois plus tôt, le thermomètre marquait 35° au-dessous de zéro. Maintenant on lisait 37° à l’ombre. La grand’rue — vous souvenez-vous de la grand’rue d’un petit village bloqué par la neige ce printemps-ci ?[1] — avait renoncé à vivre, et un drapeau américain avec le nom de quelque politicien imprimé sur le bas, pendait, raide comme une planche, au milieu de la rue. Il y avait des hommes avec des éventails et des vestes d’alpaga recroquevillés dans des chaises cannées sur la véranda de l’unique hôtel ; parmi eux se trouvait un ex-Président des États-Unis. Lui-même achevait de donner l’impression que les meubles de tout le pays avaient été sortis pour le nettoyage d’été, pendant l’absence des habitants. Rien n’a plus l’air désespérément « ex » qu’un Président rentré dans la circulation ordinaire. Le drapeau étoilé voulait dire que la campagne présidentielle avait commencé dans la grand’rue, avait commencé, et s’était close. La politique s’évapore sous la chaleur estivale lorsque tout le monde est occupé à rentrer les derniers foins, et, comme disent les fermiers : — Le Vermont sera forcément républicain. L’habitude du pays c’est de traîner les élections avec force poussière et démêlés pendant plusieurs mois, pour la grande amélioration des affaires et des manières. Mais le bruit de cette guerre-là monte bien faiblement le long de la vallée du Connecticut et se perd au milieu du concert des sauterelles. Leur musique avive, pour ainsi dire, la chaleur de la journée. En vérité c’est, pour le moment, un pays tropical. Des orages accompagnés de tonnerre rôdent et grognent autour de la ceinture des collines, se dissipent en quelques crachats de pluie et laissent finalement l’air plus mort que jamais. Dans les bois, où même les sources fidèles commencent à tarir, les palmiers et les balsamiers ont répandu tous leurs parfums sur la chaleur et attendent que le vent leur apporte des nouvelles de la pluie. Les clématites, la carotte sauvage et toutes les fleurs bohémiennes campées par tolérance entre la ligne des palissades et la route portent un masque de poussière blanche, et la verge jaune dans les pâturages roussis jusqu’à prendre la couleur du lin brûlé elle aussi comme du cuivre poli. Une colonne de poussière sur la longue crête de route qui traverse les collines révèle la présence d’un attelage se démenant et suant entre les fermes, tandis que les toits des maisons de bois palpitent dans la buée formée par leur propre chaleur. Au-dessus de nos têtes le faucon est la seule créature occupée. Son cri, aigu comme celui du milan, fait abandonner aux poussins leur bain de sable et courir, le bec ouvert, auprès de leurs mères. L’écureuil rouge, comme à l’ordinaire, fait semblant d’avoir des affaires importantes à liquider au milieu des noyers cendrés, mais c’est pure fatuité. Une fois que le passant sera parti, il cessera de jacasser pour regagner la place où les brises légères pourront le mieux agiter les plumes de sa queue. De quelque part là-bas, de dessous la bosse indolente de la prairie, nous arrivent le bourdonnement d’une faucheuse, son whurr-oo, et le grognement des chevaux fatigués.

[1] Voir [En vue de Monadnock].

Les maisons ne sont faites que pour y manger et y dormir. On passe le reste de son existence étendu tout de son long sur la véranda. Lorsque la circulation est intense il passe devant cette véranda trois attelages par jour, et il faut bien alors échanger des propos au sujet du temps et de la récolte d’avoine. Une fois celle-ci rentrée il y aura un intervalle d’inertie dans la ferme, et les fermiers se proposeront sérieusement de faire les mille choses qu’ils ont négligées pendant l’été. Ils entreprendront telle ou telle chose, « quand le moment sera venu ». La phrase, si on la traduit, équivaut exactement au mañana des Espagnols, au Kul hojaiga de l’Inde supérieure, au Yuroshii des Japonais, et au taihod lent et traînant des Maoris. La seule personne qui réellement « arrive » par un temps pareil c’est le pensionnaire d’été — celui qui est venu se réfugier là, fuyant les cités torrides de la Plaine — et généralement c’est une femme. Elle se promène, fait de la botanique, de la photographie, arrache l’écorce des bouleaux blancs pour en tresser des corbeilles à papier ornées de rubans bleus et ce faisant excite l’émerveillement du fermier. Ce qui l’étonne encore bien plus, c’est de voir le commis de la ville, en chandail, qui dispose de quinze jours de vacances par an, et apparemment de ressources illimitées, qu’il gagne de la façon la plus aisée, en « restant assis à écrire devant un bureau ». La femme du fermier voit la mode qu’étale la pensionnaire d’été et, grâce à eux deux, femme et mari pourront se faire une idée des beautés de la vie urbaine, connaissance qui leur vaudra peut-être des reproches de la part de leurs enfants plus tard. Le chandail et la robe faite à la ville sont des sergents recrutant, bien innocemment, pour le compte des brigades citadines et, comme la profession du voisin reste toujours un mystère pour chacun de nous, ceux qui endossent le chandail ou la robe de ville s’imaginent que le fermier doit être heureux et content. Un lieu de villégiature, c’est, en somme, une des mille fenêtres d’où l’on peut envisager les mille aspects de la vie qui se déroule dans les États sur la côte de l’Atlantique. Rappelez-vous qu’entre juin et septembre tous ceux qui peuvent le faire fuient les grandes villes — non pas par dérèglement comme c’est le cas pour les Londoniens — mais à cause de la chaleur. Donc ils s’en vont par millions, avec leurs millions, les femmes des hommes riches pendant cinq bons mois, les autres aussi longtemps que possible ; et, comme font les oiseaux de même plume, elles forment des communautés, classe par classe, race par race, division par division, s’étendant à travers tout le pays, depuis le Maine et les domaines supérieurs du Saguenay à travers les montagnes et les sources chaudes d’une demi-douzaine d’États du Centre jusqu’aux lointains parages de Sitka où elles se rendent par bateau. Alors elles dépensent de l’argent en notes d’hôtels, au milieu de dix mille fermes, en payant des compagnies privées qui louent et remplissent de gibier des terrains de chasse, en yachts, en canoës indiens, en bicyclettes, en cannes à pêche, en chalets, en chaumières, en bibliothèques circulantes, en camps, en tentes, et dans tous les luxes possibles. Mais celui du repos, la majorité d’entre elles l’ignorent. Elles traînent fidèlement derrière elles le télégraphe et le téléphone, de peur que leur gent mâle n’oublie pour un seul instant et le boulet et les entraves qu’ils ont au pied. Au point de vue tristesse mêlée de comique il y a peu de spectacles qui soient comparables à celui d’un millionnaire sans veste, les souliers boueux, le chapeau orné d’appâts à truite, et un chapelet de petits poissons à la main, suspendu désespérément au téléphone de quelque « lieu fréquenté pour sa salubrité » à l’autre bout du monde :

— Allo ! — Allo ! Oui ! — Qui est-ce qui parle ? — Ah ! très bien. Parlez. Oui, c’est moi ! De quoi ? Répétez. Vendu combien ? — Quarante-quatre et demi ? — Répétez. — Non ! Je vous avais dit de tenir bon. Comment ? Comment ? — Qui est-ce qui a acheté à ce taux ? Dites donc, attendez un instant. Téléphonez-leur. Non, attendez. Je vais venir (regardant sa montre). Dites à Schaefer que je le verrai demain. Par dessus l’épaule, à sa femme qui porte d’énormes bagues en diamants à 10 heures du matin : — Lison, ma valise ? Il faut que je m’en aille.