Et il s’en va manger à l’hôtel et dormir dans sa maison fermée. Les hommes sont aussi rares dans la plupart des rendez-vous d’été qu’ils le sont aux Indes dans les postes des collines à la fin d’avril. Les femmes vous racontent qu’ils ne peuvent pas quitter leur travail, et que s’ils s’absentaient ils seraient malheureux tant qu’ils ne seraient pas de retour. Pour savoir si cet abandon général des maris par leurs femmes est chose bonne en soi, demandez ce qu’en pensent ceux qui connaissent les beautés du système Anglo-Indien.

Qu’hommes et femmes aient besoin, réellement besoin de repos, un seul coup d’œil sur les tables d’hôtel bondées nous en donne la certitude ; c’est si palpable en réalité que l’étranger, à qui l’on n’a pas appris que les embarras et les tracas sont en eux-mêmes choses honorables, meurt d’envie parfois de pouvoir faire dormir pendant dix-sept heures par jour toute cette foule qui ne se repose jamais. J’ai demandé à non moins de cinq cents hommes et femmes dans différentes parties des États-Unis la raison de leur santé délabrée et de leur air si déprimé. L’élément masculin me dit : — Si vous ne marchez pas avec les autres on vous laisse en route, et les femmes souriaient d’un sourire pervers, répondant qu’aucun étranger n’avait jusqu’ici découvert la véritable cause de leur tracas et de leur tension, ni pourquoi leurs vies étaient arrangées de façon à surmonter le plus grand nombre de difficultés dans un temps le plus restreint donnés. Or, qu’on abandonne les hommes à leur propre folie, mais on m’a dévoilé ce qui est cause de tout le mal chez les femmes. C’est la chose qu’on appelle « aide » qui n’est pas une aide. Parmi la multitude de cadeaux que l’Américain a donnés à l’Américaine (pour les détails voir les journaux quotidiens) il a oublié, ou est incapable de lui donner de bons domestiques. Et ce tracas sordide empiète aussi bien chez le ménage du millionnaire que dans l’appartement du petit employé de la cité. — Ah oui ! il est facile de rire, dit une femme avec un douloureux emportement, nous sommes à bout, nous et nos enfants, et nous sommes toujours en train de nous tracasser, je le sais bien. Mais que faire ? Si vous restez ici vous verrez que c’est le pays de tous les luxes et d’aucune chose indispensable. Vous verrez, et alors vous ne rirez plus. Vous comprendrez pourquoi les femmes emmènent leurs maris dans des pensions et n’ont jamais de chez soi. Vous saurez ce qu’on veut dire par un catholique irlandais. Les hommes ne veulent pas s’occuper de nos ennuis, mais nous, nous le ferions bien. Si nous avions le suffrage des femmes nous fermerions la porte à tous les Irlandais et nous l’ouvririons à tous les Chinois, et nous donnerions un peu de protection aux femmes. C’était le cri d’une âme usée, à bout, malade d’exaspération. Mais c’était la vérité. Aujourd’hui, je ne ris plus d’un peuple qui dépend de races ilotes incapables pour un service mal fait. La prochaine fois que vous, qui faites marcher votre ménage en Angleterre, avez maille à partir avec votre domestique qui est respectable, aimable, appliquée, et que vous prenez aux gages de seize livres par an, qui porte bonnet et vous dit « Madame », rappelez-vous le travail d’indigent d’Amérique, celui des femmes de soixante millions de rois qui n’ont pas de sujets. Personne ne pourrait acquérir une connaissance complète du problème en une seule existence, mais il pourrait en deviner la grandeur et la portée, après qu’il serait descendu dans l’arène et aurait lutté avec le Suédois et le Danois et l’Allemand et l’innommable Celte. Alors il comprend combien cela doit être bon pour l’espèce qu’un homme se mette en miettes pour lutter sauvagement avec son voisin, tandis que sa femme sans cesse se débat dans sa cuisine au milieu d’une sauvagerie primitive. Aux Indes parfois, quand une famine menace, la vie du pays se dresse devant vous dans toute sa nudité, son exigence et son amertume. Ici, malgré ses colifichets et ses ornements, elle ne consent pas à se laisser étouffer ; ses clameurs et son vacarme se font entendre bien au-dessus de tous les autres bruits, comme il arrive parfois, à bord du transatlantique, que le tonnerre de machines dérangées dans leur fonctionnement arrête les conversations engagées sur le pont. Tandis que les yeux interrogateurs des passagers semblent dire : « Ce véhicule est fait et payé pour nous mener au port tranquillement, pourquoi ne le fait-il pas ? » Seulement ici le cliquetis de la machine mal agencée résonne toujours aux oreilles, bien que hommes et femmes courent de-ci de-là avec des appareils destinés à épargner la main-d’œuvre, et des évangiles, prônant « le pouvoir qu’on obtient grâce au repos », tripatouillant et graissant la machine et ajoutant au bruit. Cette machine-là est neuve. Un de ces jours elle sera la plus belle du monde. On ajoute donc au nombre des inventeurs amateurs certains individus avec des calepins, qui viennent vérifier chaque écrou, chaque matras, tâter les boulons, enregistrer le nombre de tours faits, et qui de temps en temps annoncent que tel ou tel appareil n’est pas « essentiellement américain. » Cependant que, sans nécessité, meurent au milieu des roues des hommes et des femmes ; ils ont, dit-on, succombé dans « la bataille de la vie ».

Le Dieu qui nous voit tous mourir sait que cette bataille-là n’existe déjà que trop, mais nous, nous ne le savons pas, nous continuons donc à adorer le couteau qui tranche et la roue qui nous broie, tout aussi aveuglement que le balayeur paria adore Lal Beg, le Balai Glorifié qui est l’incarnation de son métier. Mais le balayeur a du moins assez de bon sens pour ne pas se tuer — à force de balayer — ce dont il s’enorgueillit.

Un étranger ne peut guère remédier à ces ennuis en en parlant ; car ce même sang maigre et desséché qui engendre la fièvre de l’agitation engendre aussi le sauvage orgueil paroissial qui pousse un cri aigu si un regard fixe ou un doigt vient à se diriger vers lui. Entre eux les gens des villes de l’Est reconnaissent volontiers qu’eux-mêmes ainsi que l’élément féminin travaillent infiniment trop et se détraquent, et que les conséquences pour leurs rejetons sont fort désagréables, certes, mais en présence de l’étranger ils préfèrent parler de l’avenir de leur grand continent (ce qui n’a rien à voir avec la question), invoquer le Baal des Dollars, énumérer leurs voies ferrées, leurs mines, leurs téléphones, leurs banques, leurs villes, et tous les coquillages, boutons et jetons qu’ils ont fait leurs Dieux. Or, une nation ne marche pas en avant grâce à sa boîte crânienne, ainsi que certains livres voudraient nous le faire accroire, mais grâce à son ventre, comme le fit le serpent jadis, et en fin de compte le travail accompli par le cerveau est récolté par une race à allure lente au ventre inimaginatif et aux nerfs qui restent à leur place.

Tout cela est très consolant — du point de vue de l’étranger. Il s’aperçoit avec une satisfaction non mitigée que de la haute tension naît l’impatience sous forme d’un jeune paquet de nerfs qui est bien le lutin le plus indiscipliné qu’on puisse voir. De l’impatience devenue adulte, habituée à des conversations violentes et vilaines, à l’impatience et à l’insouciance de ses voisins, naît la licence, encouragée par la paresse et supprimée par la violence lorsqu’elle devient insupportable. La licence engendre la rébellion (et à ce fruit-là on a déjà goûté une fois) et de la rébellion sort du profit pour ceux qui attendent. Il entend parler du pouvoir du Peuple qui, par pure négligence, oublie de veiller à ce que les lois soient suivies comme il convient dès le début, et ce Peuple, non pas une ou deux fois par an, mais plusieurs fois par mois, descend dans la rue et, avec un maximum de dépense de forces et de cris, s’en va pendre ses congénères. Ce ne sont là, l’assure-t-on, que des gens fidèles observateurs de la loi qui n’ont fait qu’exécuter « la volonté du peuple ». C’est à peu près comme si un homme négligeait de trier ses papiers pendant un an, puis se mettait à briser son bureau à coups de hache en s’écriant : « Voyez comme j’ai de l’ordre ! » Il entend des avocats, en tout autre temps sensés et cultivés, défendre ce meurtre brutal avec le prétexte que « le Peuple protège la Loi », la loi qu’ils n’ont jamais mise en exécution. Il voit que l’on accorde à chacun le droit, — concédés à moitié seulement aujourd’hui, mais tout de même à moitié, d’anticiper la loi lorsqu’il s’agit de ses intérêts personnels, et l’impatience nerveuse (toujours les nerfs) anticiper le jugement concernant les personnes suspectes qui sont en prison, ou l’accusé au banc des prévenus, ou la décision arbitrale entre deux nations avant que celle-ci ait été rendue. Il sait que le mot d’ordre à Londres, à Yokohama et Hong-Kong lorsqu’on a des affaires à traiter avec l’Américain pur sang, c’est de le faire attendre, pour la bonne raison que l’inaction forcée l’enfièvre, comme rester immobile sous le harnais énerve un cheval à moitié dressé. Il rencontre mille petites particularités de langage, de manière, de pensée, — affaires de nerfs, d’estomac, développées par une lutte incessante — et toutes relèvent un tantinet de la licence. Pas plus que ne le ferait l’entrechoquement inquiet de cornes d’un troupeau de bétail, mais certainement pas moins. Tout cela profite à ceux qui attendent.

D’autre part, pour envisager la chose plus humainement, il y a des milliers d’hommes et de femmes charmants dont la santé se détériore pour la lamentable raison que s’ils ne marchent pas avec la procession ils « restent en route ». Et ils restent — dans des vêtements qui n’ont que de l’apparence, au milieu de monceaux de salsepareille. Des jeunes hommes, que l’on rencontre par hasard dans les rues, vous parlent de leurs nerfs, chose qu’aucun jeune homme ne devrait connaître ; et les amis de vos amis succombent à de la prostration nerveuse, et les gens que l’on entend parler dans le train s’entretiennent de leurs nerfs et des nerfs de leurs parents ; et il faut qu’on s’occupe des nerfs des petits enfants avant qu’ils ne perdent leurs dents de lait, et les hommes comme les femmes entre deux âges ont leurs nerfs aussi, et les vieillards perdent la dignité que leur confère leur âge par suite d’une agitation indécente et les annonces dans les journaux prouvent bien que cette liste catégorique n’est pas un mensonge. Plus encore que les soucis et la panique, l’hyperconscience de soi-même d’un peuple neuf fait qu’ils éprouvent comme un orgueil perverti dans le tapage inutile qui augmente le taux de la mortalité — plaisir enfantin à voir l’éclat, le rayonnement et la poussière produits par la Marche du Progrès. N’est-ce pas « essentiellement américain ? » Oui et non. Si les villes étaient toute l’Amérique, ainsi qu’elles prétendent l’être, dans cinquante ans on verrait la Marche du Progrès arrêtée, tout comme une machine s’arrête lorsque les essieux chauffent trop…

Là-bas dans la prairie la faucheuse s’est arrêtée et les chevaux se secouent. Les derniers rayons du soleil abandonnent la cime de Monadnock et, à quatre kilomètres de là, la Grand’Rue allume ses lampes électriques. C’est le soir, où joue la fanfare dans la Grand’Rue et les gens de Putney, de Marlborough, de Guilford, et même de New Fane viendront dans leurs voitures bien remplies pour entendre la musique et regarder l’Ex-Président. De par delà le versant de la prairie deux hommes arrivent très lentement, ils sont nu-tête et vont les bras ballants. Ils ne se pressent pas, ils ne se sont pas pressés, et ils ne se presseront jamais car ils sont de la campagne, banquiers de la chair et du sang des villes à jamais en état de banqueroute. Leurs enfants seront peut-être de pâles pensionnaires d’été, de même que ces pensionnaires, mauvaises herbes élevées à la ville, prendront peut-être leur succession dans ces fermes. De la charrue au trottoir va l’homme, mais il revient finalement à la charrue.

— Vous allez manger la soupe ?

— « Vou-ii, » répond une voix lente à travers l’herbe non coupée.

— Dites donc, va falloir peindre cette grange.