— On fera ça un jour ou l’autre.

Ils s’en vont, dans le crépuscule, sans adieu ni salutation, lentement comme leurs propres bœufs. Et il y en a quelques millions comme cela — hommes peu commodes à contrecarrer, inébranlables, silencieux, ne répondant jamais directement aux questions qu’on leur pose, et aussi impénétrables que cet autre fermier oriental qui est le fondement même d’un autre pays. On ne parle pas d’eux dans les journaux des villes, on ne les entend pas beaucoup dans les rues, et ils comptent pour très peu dans l’appréciation que se fait l’étranger de l’Amérique.

Mais c’est eux cependant l’Américain.

LETTRES D’UN CARNET D’HIVER

Nous avions marché de front avec l’année depuis le commencement même, c’est-à-dire à partir du moment où la première sanguinaire jaillit d’entre les plaques de neige d’avril, tandis que l’épais amoncellement au fond de la prairie résistait encore. Dans l’ombre projetée par les bois et sous les aiguilles tombées des sapins, des paquets de neige persistèrent jusqu’en fin Mai, mais ni les saisons ni les fleurs ne s’en inquiétèrent et avant même que nous ne fussions bien assurés que l’Hiver était parti, les valets de Monseigneur Baltimore, revêtus de leurs livrées neuves, vinrent pour nous dire que l’Été était arrivé dans la vallée, et, de grâce, leur serait-il permis de se nicher au fond du jardin ?

Il vint cet Été, courroucé, trop nerveux pour pouvoir rester un instant en place, vu qu’il avait tant à faire : le blé et le tabac à faire mûrir, les pâturages à revêtir, les feuilles mortes à enfouir sous de nouveaux tapis, tout cela en cinq petits mois. Et voilà que brusquement, au beau milieu de son travail, par une étouffante et immobile journée de Juillet, il fit sortir un vent du Nord-Ouest, un vent se déchaînant sous une arche de nuages ballonnés et couleur d’acier, un vent âpre et méchant, sentant la grêle, un vent qui mit moins de dix minutes pour venir et s’en aller, mais qui obstrua les routes d’arbres tombés, renversa une grange et arracha les pommes de terre ! Puis, cela fait, un nuage blanc en forme de haltère se mit à descendre en tournoyant le long de la vallée et passa en hurlant et en pivotant, en pivotant et en hurlant à lui tout seul à travers le calme azur du soir. Une tornade des Indes occidentales ne se serait pas montrée plus alerte que notre petit cyclone, si bien que lorsque notre maison se dressa comme un jeune coq sur le point de lancer son défi, et qu’un ormeau de soixante pieds de haut fut renversé, et que ce qui avait été une route poussiéreuse se fit torrent rugissant, — le tout en moins de trois minutes, — nous nous rendîmes compte que l’été de la Nouvelle Angleterre avait du sang de créole dans les veines. Il s’en alla enfin jusqu’au bout, la figure enflammée, courroucé, claquant toutes les portes des collines derrière lui, et alors l’Automne qui est un Monsieur bien élevé prit le commandement.

Nulle plume ne saurait décrire la transformation des feuilles, l’insurrection du peuple des arbres contre l’année qui s’étiole. Ce fut un petit érable qui commença la révolte, s’embrasant soudain d’un rouge de sang qui se détachait sur le fond vert sombre d’une ceinture de sapins. Le lendemain matin, les sumaks répondirent du milieu de leur étang. Trois jours plus tard les flancs des collines à perte de vue avaient pris feu et les routes étaient pavées de carmin et d’or. Puis il souffla un vent humide qui mit à mal tous les uniformes de cette somptueuse armée, et les chênes, qui s’étaient tenus en réserve, endossèrent leurs cuirasses ternes et bronzées, et résistèrent ferme jusqu’à la dernière feuille emportée par le vent. Enfin rien ne resta sinon l’estompage des ramures dénudées et l’on put plonger les regards jusque dans le cœur le plus intime des bois.

Il faut s’attendre à avoir la gelée jusqu’au milieu de Mai et après le milieu de Septembre, de sorte que l’Été a très peu de temps pour faire des travaux d’émail ou pour broder les feuilles. Ce sont ses frères qui apportent les cadeaux : le Printemps donne les Anémones, les Sceaux de Salomon, les Chausses de Hollandais, les Quakeresses, et les Arbousiers qui traînent et sentent aussi divinement que la véritable aubépine. L’Automne apporte à double brassée la Verge Jaune et toute la tribu des Asters roses, lilas et blanc crémeux. Lorsque ceux-ci s’en vont le rideau tombe, et les Puissances, quelles qu’elles soient, qui, par derrière, changent le décor, travaillent sans bruit. Dans les pays tropicaux vous pouvez entendre derrière les silences de la nuit s’effectuer le travail de la croissance ou du dépérissement. Même en Angleterre les marées de l’air d’hiver ont un but, une tendance définie, mais ici elles sont muettes absolument. Le tout dernier travail d’établi, c’était en cette saison, l’extrémité allongée d’une tige de ronce présentée sous une forme conventionnelle mais très audacieuse, en fer battu, et que l’on avait jetée sur l’herbe gelée un instant avant que l’on vînt l’examiner. Le reflet bleu de la fournaise se mourait encore le long de la tige principale, et les ramifications latérales étaient rouges comme des cerises et telles qu’elles venaient de quitter les charbons ardents. C’était, manifestement, un morceau détaché de quelque porte invisible dans les bois ; mais nous n’avons jamais trouvé l’ouvrier qui l’avait faite, bien qu’il eût laissé la marque de son pied fourchu aussi visible que l’eût fait un daim égaré. Au bout d’une semaine, les fortes gelées avec leurs faux et leurs marteaux avaient renversé toutes les floraisons au bord de la route en même temps que les aimables buissons servant de voile à la pente de la route sans palissade.

Là les saisons firent momentanément halte. L’Automne s’en était allé, mais l’Hiver n’existait pas encore. C’était du Temps qu’on nous débitait, rien que le temps qui s’écoule, clair et frais, jours de grâce faits pour que nous en jouissions. Deux pieds de feuilles sèches ou de terre encadraient les blanches maisons en bois des fermiers ; déjà les bûcherons sortaient pour préparer les stocks de bois pour l’année à venir. Or fendre du bois est un art et le fendeur est à tous points de vue un artiste. Il fabrique lui-même le manche de sa hache et dans l’idée de chaque bûcheron il n’existe au monde qu’un seul morceau de bois qui soit réellement parfait. Celui-là on ne le trouve jamais, mais ce qui s’en rapproche le plus, on le fignole, on l’équilibre, on le soupèse jusqu’à ce qu’on l’ait amené aussi près que possible de cet idéal. Une de mes connaissances a atteint en l’espèce presque la perfection de l’arme d’Umslopogas. Presque droite, l’extrémité garnie de cuir, étonnamment souple, elle est à double lame qui sert à la fois à fendre et à hacher. Si son Démon est avec lui — et quel est l’artiste qui saurait répondre de tous ses caprices ? — il vous fera tomber l’arbre sur le bâton ou la pierre qu’il vous plaira de désigner, que ce soit sur la montagne ou dans la vallée, à droite ou à gauche. Mais en véritable artiste qu’il est, il vous assurera que cela n’est rien. Le premier sot venu sait faire ce qu’il lui plaît avec un arbre en terrain découvert, mais abattre un arbre au milieu d’un épais fourré sans causer de dommage exige un artisan. C’est une véritable révélation que de voir tomber un érable, au tronc large de quatre pieds, haut de quatre-vingts pieds, aussi adroitement que le pêcheur lance son appât, au seul endroit où il ne risquera pas, en leur fauchant la tête, de blesser l’amour-propre de cinquante érables plus jeunes que lui. Les pins blancs, les sapins du Canada et les spruces se partagent ce pays en compagnie des érables, des bouleaux blancs et noirs et des hêtres. L’érable semble avoir peu de préférences et les bouleaux blancs s’égaillent frileux aux confins des camps, mais les pins se tiennent fermes en régiments compacts, lançant des éclaireurs pour envahir à la première occasion un pâturage abandonné. Pas de pardessus plus chaud que les pins lorsque le vent souffle en tempête sur des lieues à la ronde faisant résonner les bois comme des orgues de cathédrale, et que les premières neiges de l’année revêtent de leur poudre les rebords des rochers.

Les mousses, les lichens, verts, couleur de soufre, ambrés, constellent le sol cuivré couvert d’aiguilles où le pin nain duveteux court de-ci de-là, sans but apparent, égrenant, en bribes, des syllabes de charmes à demi oubliés.