Il y a des baies multicolores à la lisière des bois, où dîne la perdrix (qui n’est au fond qu’un coq de bruyère à fraise) et, tout à côté des routes servant à charrier les bûches, poussent sur les souches pourries des champignons vénéneux de toutes nuances. En quelque lieu que le roc, vert ou bleu, dresse sa crête au flanc du coteau, les aiguilles enserrent sa base en masses profondes, si bien que, au moment où les rayons du soleil les incendient, la pierre et son encadrement se transfigurent en une gloire égale à celle d’une turquoise reposant sur un fond d’or pâle. Les bois sont remplis de couleur, au point de former de véritables zones, des éclaboussures ; ce sont à la fois toutes les couleurs du sauvage, le rouge, le jaune et le bleu. Leurs retraites ne renferment cependant que peu de vie, car les peuplades des bois ne fréquentent pas volontiers les ombres. C’est au milieu des hêtres et des caryers au bord de la route — d’où ils pourront voir ce qui se passe sur la route et bavarder — que se font les affaires des écureuils. Ici même on n’en trouve aucun de couleur grise (pour l’excellente raison qu’ils sont trop bons à manger et ont à payer en conséquence), mais il y en a cinq, rouges, qui nichent dans un caryer tout près d’ici et que nulle température ne fera dormir. La marmotte, qui est à la fois dormeuse et stratège, fait son trou au milieu d’une prairie où elle vous apercevra, vous, avant que vous ne la voyez, elle. De temps à autre un chien trouve moyen de l’intercepter et la bataille qui s’en suit vaut la peine qu’on traverse des champs pour y assister. Mais il y a longtemps que la marmotte est allée se coucher et elle ne ressortira qu’en Avril. Le rakoon demeure — où ? ma foi ! personne ne sait au juste, — mais lorsque la lune du chasseur est pleine et immense, il descend jusqu’aux terres de blé et on le chasse avec des chiens pour avoir sa fourrure qui fait le meilleur des pardessus, et sa chair qui est savoureuse comme du poulet. Le cri plaintif qu’il fait entendre la nuit ressemble à celui d’un enfant égaré.

Dans ce pays on a l’air de tuer, pour une raison ou une autre, tout ce qui bouge. Les faucons, bien entendu ; les aigles à cause de leur rareté ; les renards pour leurs fourrures ; les merles aux flancs rouges et les petits loriots de Baltimore parce qu’ils sont jolis, et autres menus êtres pour s’amuser, comme en France. Vous pouvez vous procurer pour douze shillings ce qu’on peut appeler un fusil, et si votre voisin est assez bête pour mettre des pancartes annonçant qu’il est défendu de « chasser » et de pêcher à la ligne, vous vous rendez bien entendu dans ses réserves. Ce qui fait que le pays est très silencieux et inanimé.

Pourtant il y a des ours à quelques kilomètres seulement, comme vous pourrez vous en apercevoir en lisant l’avis suivant, ramassé chez le marchand de tabac de l’endroit :

AMI, PRENDS TON FUSIL ! CHASSE A L’OURS.

Vu que les ours sont trop nombreux dans la ville de Peltyville Corner Vermont, les chasseurs des villes environnantes sont invités à prendre part à la grande chasse qui sera faite sur les Montagnes bleues dans la ville de Peltyville Corner Vermont, le mercredi 8 Novembre, si le temps le permet, sinon le premier jour qu’il fera beau. Venez chacun, venez tous !

Ils s’y rendirent, mais ce fut l’ours qui ne voulut pas participer à la fête. L’avis avait été imprimé dans je ne sais quelle Imprimerie Électrique. Mélange un peu bizarre, n’est-il pas vrai ?

En général l’ours ne sort guère de ses parages habituels mais il a un faible pour les porcs et les jeunes veaux, ce qui entraîne un châtiment. Douze heures de chemin de fer et un peu de marche vous amènent jusqu’au pays de l’élan ; et quelque vingt milles d’ici à vol d’oiseau, vous trouvez des forêts vierges où demeurent des trappeurs et où il y a également un Étang Perdu que beaucoup ont trouvé une fois mais… n’ont jamais retrouvé depuis.

Les hommes, qui de nature sont moutons, ont suivi leurs amis et le chemin de fer le long des vallées de la rivière où se trouvent les villes. Une fois que l’on a atteint l’autre côté des collines, les habitants sont clairsemés, et, hors de leur État, peu connus. Ils se retirent de la circulation en Novembre s’ils demeurent sur les hautes terres ; redescendant au mois de Mai lorsque la neige le permet.

Il n’y a guère plus d’une génération, on faisait soi-même dans ces fermes ses vêtements, son savon, ses bougies, on tuait trois fois par an sa viande : bœuf, veau ou cochon ; le reste du temps on se reposait. Aujourd’hui on s’achète des vêtements dans les magasins, des savons brevetés et du pétrole. Bien mieux, c’est parmi ces tentes que les énormes biographies des Présidents à reliure rouge et dorées sur tranche, les Bibles qui coûtent vingt livres et servent à toute une famille, accompagnées d’extraits de mariage, de lettres de faire part, de certificats de baptême et des centaines d’authentiques gravures sur acier, se vendent le mieux.

C’est également ici, mais dans les sentiers moins fréquentés, que le charlatan ambulant (celui qui vend les pilules électriques, marque brevetée, et toutes sortes de remèdes pour les maladies nerveuses) se partage le champ d’exploitation avec le marchand de graines, de fruits, et le vendeur de pilules pour bestiaux. Ici on se drogue pas mal, je crois, car il faut être bien pauvre pour ne pas connaître la prostration nerveuse. Voilà comment il se fait que le charlatan conduit un couple de chevaux traînant un camion peint aux gaies couleurs muni d’une capote, et parfois emmène avec lui sa femme. Je n’ai rencontré qu’une seule fois un colporteur à pied. C’était un vieillard tout tremblant de paralysie qui poussait devant lui quelque chose ressemblant tout à fait à une de ces petites carrioles employées pour les pompes funèbres d’un enterrement pauvre. Sa marchandise consistait en épingles, galon, parfumerie et assaisonnements variés. Il fallait se servir soi-même, car il ne pouvait rien faire de ses mains et il vous racontait une histoire interminable où il embrouillait à la fois le récit de la cession faite par contrat d’une ferme à quelqu’un de sa famille avec le sentiment d’orgueil qu’il éprouvait à pouvoir couvrir, à son âge, tant d’étapes chaque jour. Il parcourait parfois six kilomètres. Ce n’était pas un Roi Lear, comme la cession de la ferme aurait pu le faire supposer, mais un être marqué au cachet de la tribu du Juif Errant ; vieux radoteur tout tremblotant. Il n’en manque pas de son espèce, hongreurs et gens de semblable acabit qui font de longues étapes, poussant parfois jusqu’en Virginie, ou peu s’en faut, allant dans la direction du nord jusqu’à ce qu’ils atteignent la frontière. Leur conversation et leur bavardage leur tiennent partout lieu de paiement en espèces.

Pourtant les chemineaux sont rares — ce n’est pas un mal — car l’article américain correspond assez exactement à ces tribus errantes et criminelles que l’on voit dans l’Inde. C’est un gredin pilleur, trop avisé pour travailler. Piètre endroit que Vermont pour mendier la nuit tombée près d’une ferme ! Ah oui !