Au printemps les Bohémiens s’installent près de la rivière, enfermant leurs chevaux à la manière de leur tribu. Ils ont le type bohémien, et certains de vieux noms bohémiens, mais ils reconnaissent qu’ils ont pas mal de sang de gentil dans les veines.

L’hiver a chassé tous ces gens réellement intéressants vers le sud et, dans quelques semaines, si la neige donne tant soit peu, les fermes éloignées n’auront plus de visites, sauf celle du traîneau encapuchonné du Docteur. Ce n’est pas une petite affaire que d’exercer son métier de docteur ici pendant les mois d’hiver lorsque les neiges sont amoncelées pour de bon et où une paire de chevaux peut fort bien s’enfoncer jusqu’à l’arçon. C’est parfois quatre chevaux par jour que l’on emploie, jusqu’à épuisement complet, car ce sont de braves gens.

Dans le grand silence produit par la neige naît, très probablement, la partie non la moins importante de cette conscience propre à la Nouvelle Angleterre dont parlent ses enfants dans leurs récits. Il reste beaucoup de temps pour penser, et penser est une chose très dangereuse. La conscience, la peur, les lectures mal digérées et, peut-être aussi une nourriture pas très bonne ont libre jeu. Un homme, et surtout une femme, peuvent aisément entendre des voix étranges, comme la parole du Seigneur, parmi ces montagnes mortes, avoir des visions et des rêves, des révélations et des épanchements spirituels et finir (pareilles choses se sont vues) d’une façon assez lamentable dans ces grandes maisons auprès de la rivière de Connecticut qui ont été tendrement baptisées La Retraite. La haine s’engendre tout aussi bien que la Religion, la haine entre voisins ; profonde, qui plonge jusqu’aux racines de l’être, qui résulte de mille petits détails accumulés, que l’on couve et fait éclore près du poêle lorsque la conversation se fait à deux ou trois dans les longues soirées. Il serait fort intéressant d’obtenir les statistiques des réveils religieux, des assassinats, et de découvrir combien se sont accomplis au printemps. Mais, pour les gens indemnes de folie, l’hiver est un long régal pour les yeux. Dans d’autres pays on sait que la neige est un ennui qui arrive et puis s’en va, que l’on malmène et gâche finalement. Ici elle reste sur le sol plus longtemps que n’importe quelle récolte, parfois de Novembre à Avril, et pendant trois mois la vie se déroule au rythme des clochettes de traîneaux qui ne sont pas, comme l’insinua certain visiteur du Sud, objets de parade, mais des sauvegardes. L’homme qui s’avise de conduire sans elles n’est pas aimé. La neige est un baromètre fidèle, prédisant qu’on pourra se livrer au sport en traîneau ou se calfeutrer étroitement dans les casernes. Elle est le seul engrais que reçoivent les pâturages pierreux ; elle couvre la terre d’un manteau et empêche le gel de faire éclater les conduites d’eau. Elle est la meilleure, j’avais failli écrire la seule, faiseuse de routes dans les États. Mais d’autre part elle est capable de se dresser dans la nuit et d’ordonner aux populations tels les Égyptiens de se tenir immobiles. Elle sait arrêter les courriers, annihiler tous les horaires, éteindre les lampes de vingt villes et tuer un homme en vue même de son seuil ou de son bétail affamé. Quiconque s’est trouvé dans une tourmente, même atténuée, comme la Nouvelle Angleterre sait en faire, ne s’avise de parler à la légère de la neige. Représentez-vous quarante-huit heures de vent hurlant, avec le thermomètre bien près de zéro, creusant et soulevant la neige nouvellement tombée sur cent kilomètres. L’air est comme rempli de projectiles qui fouettent le visage, et à dix mètres les arbres sont invisibles. Le pied glisse sur un rocher poli et noir comme l’obsidienne où le vent a mis à nu quelque coin exposé de la route et sa glace boueuse du début de l’hiver. Le pas suivant que vous faites vous enfonce jusqu’à la hanche et davantage, car ici c’est un mur qu’on n’a pas vu qui refoule l’élan de la neige flottante et sifflotante. Voici à un moment une crête escarpée qui se dresse en travers de la route ; le vent vient de changer tant soit peu, aussitôt tout s’écroule comme le sable dans un sablier, ne laissant qu’un trou de tourbillons blancs. Il y a une accalmie et vous pouvez apercevoir alors toute la surface des champs se ruant furieusement à l’assaut en une direction donnée, marée qui part d’entre les troncs des arbres. Et pendant que vous regardez, les creux des pâturages se remplissent, se vident, puis se remplissent et se vident de nouveau. Les rochers rappellent un instant le flanc nu d’un vaisseau chassé par la tempête, puis blanchissant, disparaissent de la vue. Près de la grange, du côté sous le vent, dansent d’irresponsables démons de la neige, là où trois rafales se rencontrent, ou bien vont en titubant jusqu’au large où ils sont immédiatement abattus par le grand vent. Au plus fort de la tempête il n’y a ni ciel ni terre, mais seulement un tourbillon fou qui pourrait brasser un homme. Les distances prennent des proportions fantastiques de cauchemar ; ce qui en été ne constituait qu’une course pouvant être effectuée nu-tête, en une minute, devient une lutte haletante d’une demi-heure où chaque pied de terrain n’est conquis que dans l’intervalle d’une accalmie. C’est par un temps pareil que les granges à la lourde charpente en bois geignent, poutre contre poutre, comme les vaisseaux au milieu d’une mer houleuse. Et les provisions de foin pour l’hiver se recouvrent de longues raies de poussière de neige amenée par le vent, tandis que les bœufs dans l’étable bien au-dessous cognent de leurs cornes et gémissent mal à l’aise.

Le lendemain est bleu, sans un souffle, et absolument immobile. Les fermiers se frayent à coups de pelle un chemin jusqu’à leurs bêtes, attachent au moyen de chaînes leurs grands socs au traîneau le plus lourd et prennent tous les bœufs qu’Allah leur a accordés. Ils les conduisent tandis que le soc en labourant creuse un sillon dans lequel un cheval peut avancer, et les bœufs à force de s’enfoncer coup sur coup jusqu’au ventre finissent par pouvoir s’agripper. La route une fois faite est un double ruisseau profond entre des murs de neige de trois pieds de haut où, comme c’est la coutume, les véhicules les plus lourds ont le droit de passage. Celui qui a une voiture plus légère devra plonger jusqu’à la ceinture et mener sa bête récalcitrante jusque dans l’amoncellement, se fiant à la Providence pour maintenir en équilibre son traîneau.

Dans les grandes villes où l’on étouffe, crache et halète, la grosse neige se change en dégel. Ici elle reste immobile, mais le soleil, la pluie et le vent se mettent à la travailler, de crainte que la couleur et la texture n’en restent invariables. La pluie revêt le tout d’une croûte granulée ; dans ce chagrin d’un vert blanc les arbres se reflètent légèrement. De lourdes brumes montent et descendent et créent une sorte de mirage, jusqu’au moment où elles se tassent et enserrent les collines aux reflets métalliques, et alors vous savez quelle apparence doit présenter la lune à un de ceux qui l’habitent. Au crépuscule, de nouveau, les rebords aplatis des rochers, les replis et les plissements des hautes terres prennent l’aspect de sable mouillé, de quelque énorme et mélancolique plage tout au bout du monde, et lorsque le jour rencontre la nuit, c’est un véritable pays de fantômes. Au couchant, dernier reste de la journée morte, s’étalent, nacrées et d’un rouge de rouille, d’interminables étendues de rivage attendant que revienne le reflux ; à l’est, nuit noire parmi les vallées, et, sur la pente de la colline arrondie, recouverte d’une croûte de glace polie, s’accroche une vague lueur de lune, ressemblant plutôt à une traînée visqueuse de limace. Une ou deux fois, peut-être, en hiver, les grands flamboiements du Nord se font voir entre la lune et le soleil, de sorte qu’à ces deux lumières irréelles viennent s’ajouter l’éclat et le jaillissement de l’Aurore Boréale.

En Janvier ou en Février ont lieu les grandes tempêtes de glace, lorsque chaque branche, chaque brin d’herbe, chaque tronc est revêtu de pluie gelée, si bien qu’en vérité l’on ne peut rien toucher. Les piquants des pins sont engoncés dans des cristaux en forme de poire et chaque poteau de palissade est miraculeusement enchâssé de diamants. Si vous pliez un rameau le revêtement glacé se casse, craquèle comme du vernis et une branche épaisse d’un demi-centimètre se brise au moindre attouchement. Si le vent et le soleil inaugurent ensemble le jour, l’œil ne peut contempler fixement la splendeur de cette joaillerie. Les forêts résonnent d’un fracas d’armes, du bruit des cornes de daims en fuite, de la débandade de pieds, chaussés de fer, de haut en bas des clairières, tandis qu’une grande poussière de bataille est poussée jusqu’au milieu des espaces découverts, tant et si bien que les derniers vestiges de la glace se trouvent chassés, et que les branches débarrassées reprennent leur chant régulier de jadis.

De nouveau le mercure tombe à 20 ou plus au-dessous de zéro et les arbres eux-mêmes défaillent. La neige devient de la craie, grinçant sous le talon et le souffle des bœufs les revêt de givre. La nuit le cœur d’un arbre se fend en lui avec un gémissement. Au dire des livres c’est le gel, mais c’est un bruit effarant que ce grognement qui rappelle celui de l’homme qu’on assomme d’un seul coup.

L’Hiver qui est réellement l’hiver ne permet pas au bétail et aux chevaux de jouer en liberté dans les champs, de sorte que tout rentre au logis et puisqu’aucun soc ne saurait avec profit briser le sol pendant près de cinq mois on pourrait s’imaginer qu’il y a fort peu à faire. En réalité, les occupations de la campagne sont, en toute saison, nombreuses et particulières, et la journée ne suffit pas pour les remplir toutes, une fois que vous avez enlevé le temps qu’il faut à un homme qui se respecte pour se retourner. Songez donc ! Les heures pleines et nullement troublées se tiennent autour de vous comme des remparts. A telle heure le soleil se lèvera, à telle autre très certainement aussi il se couchera. Voilà ce que nous savons. Pourquoi alors, au nom de la Raison, nous accablerions-nous de vains efforts ? De temps à autre un visiteur de passage vient des Villes, des Plaines, tout pantelant d’envie de travailler. On le contraint à écouter les pulsations normales de son propre cœur, son que bien peu d’hommes ont perçu. Au bout de quelques jours, quand son zèle s’est calmé, il ne parle plus « d’y arriver » ; ou bien « d’être laissé en route ». Il ne tient plus à « faire les choses tout de suite » et il ne consulte pas sa montre par pure habitude, mais la garde là où elle doit toujours être, c’est-à-dire dans son ventre. Enfin il s’en retourne à sa ville assiégée, à contre-cœur, civilisé en partie. Sous peu il sera redevenu sauvage, grâce au fracas de mille guerres dont l’écho ne pénètre même pas jusqu’ici.

L’air, qui tue les germes, assèche même les journaux. Ils pourraient bien être de demain ou d’il y a cent ans. Ils n’ont rien à faire avec le jour présent, le jour si long, si plein, si ensoleillé. Nos intérêts ne sont pas sur la même échelle que les leurs, mais ils sont beaucoup plus complexes. Les mouvements d’une puissance étrangère — ceux par exemple d’un traîneau inconnu sur cette rive Pontique — doivent être expliqués, ou doivent trouver une justification, sans quoi le cœur de ce public éclatera de curiosité non satisfaite. S’il s’agit de Buck Davis qui vient accompagné de la jument blanche, celle qu’il a échangée contre sa pouliche, et le manteau qu’on porte en traîneau, pratiquement neuf, acheté à la vente Sewell, pourquoi Buck Davis, qui demeure sur les terrains plats de la rivière, traverse-t-il nos collines à moins que ce ne soit parce que Murder Hollow se trouve bloqué par la neige, ou parce qu’il a des dindons à vendre ? Mais s’il vendait des dindons, Buck Davis se serait certainement arrêté ici, à moins qu’il ne fût en train d’en vendre un grand stock en ville. Un gémissement venu du sac à l’arrière du traîneau dévoile le secret. C’est un jeune veau d’hiver, et Buck Davis va le vendre pour un dollar au marché de Boston, où l’on en fera du poulet de conserve. Reste cependant à expliquer le mystère de la route qu’il n’a pas suivie.

Après deux jours passés sur des charbons ardents on apprend, indirectement, que Buck est allé rendre une toute petite visite à Orson Butler qui demeure dans la plaine où le vent et les rochers dénudés vident leurs querelles. Kirk Demming avait apporté à Butler des nouvelles d’un renard qui se trouvait derrière la Montagne Noire et le fils aîné d’Orson, en passant par Murder Hollow avec un chargement de planches pour le nouveau parquet que la veuve Amidon fait installer, prévint Butler qu’il ferait peut-être bien de venir causer avec son père au sujet du cochon. Mais le vieux Butler, dès le début, n’avait eu que la chasse au renard en tête ; ce qu’il voulait c’était emprunter le chien de Butler, lequel avait donc été amené avec le veau et laissé sur la montagne. Non, le vieux Butler n’était pas allé chasser tout seul, mais avait attendu que Buck fût revenu de la ville. Buck avait vendu le veau 6 fr. 25 c. et non pas 3 fr. 75 c. ainsi que l’avaient faussement prétendu des gens intéressés. Alors, mais alors seulement, ils étaient allés tous les deux à la chasse au renard. Une fois qu’on sait cela, tout le monde respire librement, à moins que la vie n’ait été compliquée par d’autres contre-marches étranges.