Cinq ou six traîneaux par jour, c’est admissible, si l’on sait pourquoi ils sont sortis ; mais toute circulation métropolitaine intense dérange et excite les esprits.

LETTRES A LA FAMILLE
(1908)

Les lettres ont paru dans des journaux pendant le printemps de 1908, après une excursion au Canada faite pendant l’automne de 1907. Elles sont réimprimées sans modification.

LA ROUTE DE QUÉBEC
1907

Il doit être difficile, pour ceux qui ne vivent pas en Angleterre, de se rendre compte de la maladie mi-chancre et mi-moisissure qui s’est abattue sur ce pays depuis deux ans. On en sent les effets à travers l’Empire tout entier, mais au quartier général nous flairons la chose dans l’air même, tout comme on sent l’iodoforme dans les tasses et les tartines beurrées d’un thé d’hôpital. Autant qu’il est possible, au milieu du brouillard actuel, de savoir la vérité, toutes les formes imaginables d’incompétence générale ou particulière existantes ou créées pendant la dernière génération se sont réunies en un énorme trust, majorité unique formée de toutes les minorités, pour faire le jeu du Gouvernement. Maintenant que ce jeu a cessé de plaire, les neuf dixièmes des Anglais qui avaient confié le pouvoir à ces gens-là se mettent à crier : « Si seulement nous avions su ce qu’ils allaient faire, nous n’aurions jamais voté pour eux ! »

Pourtant, ainsi que le reste de l’Empire s’en était bien aperçu à l’époque même, ces hommes avaient toujours fait nettement comprendre leurs sentiments et leurs intentions. Ils affirmaient d’abord, en ayant soin de faire comprendre leurs idées au moyen de vastes images, que nul avantage susceptible d’échoir à l’Empire Britannique ne pouvait compenser la cruauté qu’il y avait à prélever chez le travailleur anglais une taxe de vingt-cinq centimes par semaine sur certaines de ses denrées alimentaires. Incidemment ils expliquèrent, de façon telle que l’univers tout entier, à l’exception de l’Angleterre, les entendit, que l’Armée était criminelle, bien des choses dans la Marine, inutiles ; qu’une moitié des habitants d’une des Colonies se livrait à l’esclavage, accompagné de tortures, en vue de profits personnels, et qu’ils étaient lassés et écœurés rien que d’entendre le mot Empire. Pour ces raisons ils voulaient sauver l’Angleterre, pour ces raisons on les avait élus avec le mandat précis, on l’aurait cru du moins, d’annihiler l’Empire, ce fétiche sanglant, aussitôt que la chose serait possible. La situation si enviable actuellement de l’Irlande, l’Égypte, l’Inde et l’Afrique du Sud est le témoignage probant de leur honnêteté et de leur obéissance. Sans compter que leur seule présence au pouvoir produisit partout chez nous, au point de vue moral, le même effet que la présence dans une classe d’un maître incompétent. Des boulettes de papier, des livres et de l’encre se mirent à voler ; on claqua des pupitres ; ceux qui essayaient de travailler reçurent dans les flancs des coups de plumes malpropres ; on lâcha des rats et des souris au milieu de cris de terreur exagérés ; et, comme à l’ordinaire, les gens les moins recommandables de la classe furent les plus bruyants à proclamer leurs nobles sentiments et leur douleur de se voir mal jugés. Pourtant les Anglais ne se sentent pas heureux, et l’inquiétude et la mollesse ne font que s’accroître.

D’autre part, — et c’est à notre avantage — l’isolement où se trouvent les gens incompétents appartenant à un des partis politiques a jeté les extrémistes dans ce que le Babou dénomme « toute la crudité de leur cui bono ». Ceux-ci cherchent à satisfaire les deux désirs principaux de l’homme primitif au moyen des derniers procédés de la législation scientifique. Mais comment obtenir des aliments libres et l’amour, dirons-nous, libre ? dans l’espace restreint d’un acte de parlement, sans vendre trop grossièrement la mèche ? Voilà ce qui les ennuie tout de même un peu. Il est facile d’en rire, mais nous sommes tellement liés ensemble aujourd’hui, qu’une épidémie, survenant en, ce qu’on est convenu d’appeler, « haut lieu », pourrait se propager, comme la peste bubonique, avec chaque steamer. Je suis allé passer quelques semaines au Canada l’autre jour, principalement pour échapper à cette Moisissure, et aussi pour voir ce que devenait notre Frère Aîné. Avez-vous jamais remarqué que le Canada a, somme toute, à peu près les mêmes problèmes à démêler en bloc que ceux qui nous affligent, nous autres en particulier ? Par exemple il a à résoudre la complication bi-lingue, bi-législative, bi-politique, et cela sous une forme encore plus désagréable que celle qui existe dans l’Afrique du Sud, parce que, — différents en cela de nos Hollandais, — les Français ne peuvent se marier en dehors de leur religion ; ils reçoivent leurs ordres de l’Italie — moins centrale parfois que Pretoria ou Stellenbosch. Il souffre également des complications qu’éprouve l’Australie au sujet des problèmes du Travail, sans cependant connaître son isolement, mais a en plus à subir l’influence tant manifeste que secrète du « Travail », retranché avec des armes et de forts explosifs sur un sol voisin du sien. Et, pour compléter le parallèle, il garde, bien enfoui derrière des montagnes, un petit rien de terre anglaise, la Colombie Britannique qui ressemble à la Nouvelle Zélande ; et voici que déjà les habitants de cette île qui ne trouvent pas de grands débouchés pour la jeunesse entreprenante dans leur propre pays, se portent de plus en plus vers la Colombie Britannique.

Le Canada dans son temps a connu des calamités plus sérieuses que les inondations, la gelée, la grande sécheresse et le feu — il a pavé certaines étapes de la route menant vers sa nationalité avec les cœurs brisés de deux générations ; voilà pourquoi on peut, avec des Canadiens de vieille souche, discuter d’affaires qu’un Australien ou qu’un habitant de la Nouvelle Zélande ne comprendraient pas plus qu’un enfant sain ne comprend la mort. En vérité nous sommes une étrange Famille ! L’Australie et la Nouvelle Zélande (la guerre avec les Maoris ne comptant pas) ont tout eu pour rien. Le Sud-Africain donna tout et obtint moins que rien. Le Canadien a donné et obtenu de toutes les manières pendant près de 300 ans, et à cet égard il est le plus sage, comme il devrait être le plus heureux, de nous tous. Il est curieux de voir jusqu’à quel point il semble ne pas se rendre compte de la position qu’il occupe dans l’Empire, peut-être parce que, récemment, ses voisins l’ont gourmandé ou sermonné. Vous savez bien que lorsque nos hommes d’État, venus de partout, se rassemblent, c’est un fait admis tacitement que c’est le Canada qui prend la tête dans le jeu Impérial. Pour parler franchement, c’est lui qui a vu quel était le but à atteindre il y a de ça plus de dix ans, et c’est lui qui y a tendu de tous ses efforts depuis. Voilà pourquoi son inaction, lors de la dernière Conférence Impériale, a fait que tous ceux qu’intéressait la partie se sont demandé pourquoi lui surtout, parmi nous tous, préférait se liguer avec le général Botha et mettre obstacle à la ruée en avant. Moi aussi, j’ai posé cette question à beaucoup de gens. On m’a répondu à peu près comme il suit : « Nous nous sommes aperçu que l’Angleterre ne faisait pas de points dans le jeu à ce moment-là. A quoi bon nous exposer à nous faire rabrouer plus encore que nous venions de l’être ? Nous nous sommes tenus tranquilles. » C’était fort raisonnable, même presque trop probant. Il n’était pas utile en effet que le Canada se comportât autrement, sinon qu’il était l’aîné et qu’on s’attendait vraiment à plus de sa part. Il se montre un peu trop modeste.

C’est ce point que nous avons discuté tout d’abord, en plein Atlantique, bien à l’abri du vent, mais sous une fougue trempée (les interlocuteurs coupant la conversation à intervalles irréguliers selon qu’ils tiraient ou non sur leur pipe de tabac humide). Les passagers étaient presque tous de purs Canadiens, nés pour la plupart dans les Provinces Maritimes, où leurs pères disent « Canada » comme le Sussex dit « Angleterre », mais que leurs affaires éparpillaient dans toutes les régions du vaste Dominion. De plus ils étaient à l’aise les uns avec les autres ; ils avaient cette intimité agréable qui est la caractéristique de toutes les branches de notre Famille et de tous les bateaux qu’elle emprunte pour retourner au pays. Un bateau du Cap représente tout le continent depuis l’Équateur jusqu’à Simon’s Town ; un bateau de la Compagnie d’Orient est australien en tout, et un vapeur C. P. R. ne saurait être confondu avec quoi que ce soit d’autre que le Canada. C’est dommage que l’on ne puisse être né en quatre endroits à la fois, sans quoi l’on comprendrait tout de suite, sans perte de temps précieux, les intonations de voix, les allusions voilées à la vie de toute notre Famille. Ces grands gaillards, fumant dans la bruine, avaient l’espoir dans les yeux, la croyance sur leurs langues, la force dans leurs cœurs. Je songeais avec tristesse aux autres bateaux à l’extrémité sud de cet océan — remplis, au moins d’un quart, de gens dépourvus de cet esprit-là. Un jeune homme avait eu l’extrême bonté de m’expliquer en quoi le Canada avait souffert de ce qu’il appelait « le lien impérial » ; comment son pays avait été de diverses façons mis à mal par les hommes d’État anglais pour des raisons politiques. En réalité il ne savait pas son bonheur, et ne voulait pas me croire lorsque j’essayais de le lui faire voir, mais un homme vêtu d’un plaid (gentil garçon et qui connaissait bien l’Afrique du Sud) déboucha brusquement d’un coin et l’assaillit avec un tel luxe de faits et d’images que l’âme du jeune patriote s’en trouva tout effarée. Le plaid termina sa bordée en affirmant — et personne ne lui donna de démenti — que les Anglais étaient fous. C’est sur cette note-là que prenaient fin tous nos entretiens.