C’était une expérience nouvelle, celle de se mouvoir dans une atmosphère de dédain nouveau. On comprend, on accepte le mépris amer des Hollandais ; la colère désespérée de sa propre race résidant dans l’Afrique du Sud fait partie encore, sans doute, du fardeau à supporter ; mais le mépris — profond, parfois enjoué, souvent étonné, toujours poli, — que manifeste le Canada envers l’Angleterre d’aujourd’hui, blesse tout de même un peu. Voyez-vous, cette dernière guerre[2] — cette guerre si peu de mise, celle contre les Boërs, a été quelque chose de très réel pour le Canada. Elle y envoya pas mal d’hommes, et un pays où la population est clairsemée a plus de chance de s’apercevoir de l’absence de ses morts que celui qui est très peuplé. Lorsque, à son point de vue, ils sont morts, sans qu’il en soit résulté aucun avantage concevable, moral ou matériel, ses instincts professionnels où, peut-être encore, l’affection purement animale qu’elle porte à ses enfants font qu’elle se souvient et garde rancune du fait bien longtemps après que celui-ci eût dû être en toute décence oublié. J’ai été choqué de la véhémence avec laquelle certains hommes (et même certaines femmes) m’en parlèrent. D’aucuns allèrent jusqu’à débattre la question de savoir (sur le vaisseau et ailleurs) si l’Angleterre continuerait à être de la Famille ou bien si, ainsi que certain éminent politicien passait pour l’avoir affirmé dans une conversation particulière, elle trancherait tout lien pour éviter les frais. L’un d’eux disait, sans trace d’emportement, qu’elle serait moins portée à se séparer de l’Empire d’un seul coup de tête qu’à vendre politiquement ses rejetons un à un à toute Puissance voisine qui menacerait son bien-être ; chaque marché serait, en guise de préliminaires, précédé d’un sonore dénigrement en règle de la victime choisie. Il cita, — vraiment, la rancune de ces gens leur donne des mémoires tenaces ! — comme précédent et comme avertissement, la campagne d’injures menée contre l’Afrique du Sud et qui avait duré cinq années.

[2] La guerre du Transvaal, 1899-1902.

Notre Parlement de Fumeurs se demanda ensuite par quels moyens, au cas où cela arriverait, le Canada pourrait bien garder son identité intacte ; ce qui donna lieu à une des conversations les plus curieuses que j’aie jamais entendues. On décida, selon toute apparence, qu’il pourrait, oh ! tout juste, s’en tirer en tant que nation si (mais c’était fort douteux) l’Angleterre n’aidait pas d’autres peuples à l’assaillir. Or, il y a vingt ans seulement on n’aurait jamais rien entendu de pareil. Si cela paraît un peu fou, rappelez-vous que la Mère-Patrie passait aux yeux de tous pour être une dame atteinte d’une forte attaque d’hystérie.

Au moment même où notre conversation prenait fin, un de nos douze ou treize cents passagers de troisième classe se jeta par-dessus bord, tout habillé d’un chaud pardessus et bien chaussé, dans une mer tumultueuse et atrocement froide. Chaque horreur que renferme ce bas monde a le rituel qui lui convient. Pour la cinquième fois — quatre fois par un temps pareil — j’entendis s’arrêter l’hélice, je vis notre sillage tournoyer comme une mèche de fouet lorsque notre grande ville flottante fit violemment volte-face, l’équipage du bateau de sauvetage se précipiter sur le pont, les officiers de bord grimper à toute vitesse sur les haubans pour apercevoir, si c’était possible, la moindre trace laissée par la malheureuse tête qui s’estimait si peu. Un bateau au milieu des vagues ne peut rien voir. Il n’y avait, dès le premier moment, rien à voir. Nous avons attendu, avons fait et refait l’espace pendant une longue heure, tandis que tombait la pluie, que la mer battait nos flancs et que la vapeur, en traînées lugubres, sortait mollement par les échappements. Puis nous continuâmes notre route.

La rivière St-Laurent se comporta, le dernier jour de notre voyage, fort dignement. Les érables bordant ses rives avaient changé leurs teintes, étaient devenus rouge-sang, magnifiques comme les étendards de la jeunesse perdue. Le chêne lui-même n’est pas plus arbre national que ne l’est l’érable et son apparition bienvenue rendit les gens à bord plus heureux encore. Un vent sec apportait l’odeur de propreté où entraient toutes les odeurs mélangées qui émanent de leur Continent, bois scié, terre vierge, fumée de bois, et ils la humèrent, tandis que leurs yeux s’adoucissaient à mesure qu’ils identifiaient lieu après lieu, sur tout le parcours de leur bien-aimée rivière, lieux où, en temps de congé, ils jouaient, pêchaient et s’amusaient. Il doit être agréable d’avoir un pays à soi, bien à soi, à faire parader. Et puis, comprenez-le bien, ils ne se sont en aucune façon vantés, ils n’ont pas poussé de cris ni d’exclamations bruyantes, ces gens-là, à la voix si égale, ces gens qui rentraient chez eux. Non. Mais la joie de revoir leur pays natal était simple, sincère. Ils disaient : — N’est-ce pas charmant ? Ne le trouvez-vous pas délicieux ? Nous, nous l’adorons.

A Québec il y a un endroit, très infesté par les locomotives, tout comme une soute à charbon, d’où s’élèvent les hauteurs que les soldats de Wolfe escaladèrent en montant à l’assaut des Plaines d’Abraham. Peut-être que de toutes les traces laissées dans l’ensemble de nos possessions l’affaire de Québec s’adresse mieux à nos yeux et à nos cœurs qu’aucune autre. Tout s’y rencontre : La France, partenaire jalouse de la gloire de l’Angleterre sur terre et sur mer pendant huit cents ans ; l’Angleterre, déconcertée comme toujours, mais, par extraordinaire ne s’opposant pas ouvertement à Pitt, lui qui comprenait ; ces autres peuples destinés à se séparer de l’Angleterre aussitôt que le péril français serait écarté ; Montcalm lui-même, condamné mais résolu ; Wolfe, l’artisan prédestiné, auquel l’achèvement final était réservé ; et, quelque part à l’arrière-plan, un certain Jacques Cook, capitaine de HMS le Mercure en train de faire de jolies, de fines cartes marines de la rivière St-Laurent.

Pour toutes ces raisons les Plaines d’Abraham sont couronnées de toutes sortes de belles choses — y compris une prison et une factorerie. L’aile gauche de Montcalm est marquée par la prison et l’aile droite de Wolfe par la factorerie. Mais heureusement un mouvement se dessine en vue d’abolir ces ornements et de transformer le champ de bataille et ses environs en un parc qui, par sa nature et par suite des associations qui s’y rattachent, serait un des plus beaux de notre univers.

Pourtant, en dépit de prisons d’un côté et de couvents de l’autre, malgré l’épave maigre et noire du pont du Chemin de Fer de Québec, qui gît là dans la rivière tel un amoncellement de boîtes en fer blanc qu’on y aurait déchargées, la Porte orientale du Canada est d’une noblesse, d’une dignité ineffables. Nous l’avons aperçue de très bonne heure, à l’instant où la face inférieure des nuages, se transformant en un rose frileux, s’étalait au-dessus d’une ville hautement entassée, rêveuse, et d’une pourpre crépusculaire. A la seconde même où pointait l’aube, quelque chose qui ressemblait à la péniche appartenant en propre à Haroun-al-Raschid et toute constellée de lumières multicolores glissa sur les eaux gris-fer et alla se confondre avec les ténèbres d’une bande de terre. Au bout de trois minutes elle réapparut, mais le plein jour était également survenu ; aussi fit-elle disparaître promptement sa tête de mât, son gouvernail et l’électricité dans sa cabine, et se mua en un bac de couleur terne, rempli de passagers glacés. J’en causais avec un Canadien. — Ah, mais oui, répondit-il, c’est le vieux bâtiment un tel, qui va à Port Levis, tout étonné comme le serait un habitant de Londres si un étranger suivait d’un œil interrogateur un train de la Petite Ceinture. C’était là sa Petite Ceinture, à lui, la Zion où il était bien à l’aise. Ville majestueuse et majestueuse rivière, il attirait mon attention sur elles, avec la même fierté tranquille que nous éprouvons, nous, lorsqu’un étranger franchit notre seuil, qu’il s’agisse des eaux de Southampton par une matinée grise à houle, du port de Sydney avec une régate en pleine fête, ou de Table Mountain, radieuse et nouvellement lavée par les pluies de Noël. Avec raison il s’était senti personnellement responsable du temps qu’il faisait, de chaque enfilade flamboyante recouverte d’érables, depuis que nous étions entrés dans la rivière. (Celui qui vient du nord-ouest, dans ces régions, équivaut à celui qui vient du nord-est ailleurs, et il se peut qu’il impressionne d’une manière défavorable un invité).

Puis le soleil d’automne se leva, et l’homme sourit. Personnellement et politiquement, disait-il, il détestait la ville, — mais c’était la sienne.

— Eh bien, dit-il finalement, qu’en dites-vous ? Pas trop mal, n’est-ce pas ?