D’UN LIT DE MARÉE A L’AUTRE
(1892-95)
- [EN VUE DE MONADNOCK.]
- [A TRAVERS UN CONTINENT.]
- [LA LISIÈRE DE L’ORIENT.]
- [NOS HOMMES D’OUTRE-MER.]
- [TREMBLEMENTS DE TERRE.]
- [UNE DEMI-DOUZAINE DE TABLEAUX.]
- [« LES CAPITAINES COURAGEUX ».]
- [RIEN QUE D’UN CÔTÉ.]
- [LETTRES D’UN CARNET D’HIVER.]
EN VUE DE MONADNOCK
Succédant au temps grisâtre et morne de l’Atlantique, un véritable flot de soleil hivernal accueillit notre vaisseau, dès qu’il toucha l’Amérique. Nos yeux désaccoutumés en clignaient, cependant que le New-Yorkais, qui est, comme nul ne l’ignore, la modestie même, nous assurait : « En fait de belles journées nous avons mieux : attendez seulement… » (telle ou telle époque) « allez donc voir » (tel ou tel quartier de la ville). Pour nous, notre bonheur était au comble et au delà de pouvoir comme à la dérive monter et redescendre les rues resplendissantes, non sans nous demander, pourquoi il fallait que la plus belle lumière du monde fût gaspillée sur les trottoirs les plus détestables qui soient ; faire indéfiniment le tour du square de Madison, parce que celui-là était rempli de bébés admirablement habillés jouant à la « Caille », ou contempler révérencieusement les sergents de ville de New-York, Irlandais aux larges épaules, au nez camus. Où que nous allions, nous retrouvions le soleil, prodigue, illimité, travaillant neuf heures par jour, le soleil avec les perspectives aux lignes nettes et les couleurs de sa création. La seule pensée que quelqu’un eût osé qualifier ce climat de lourd et humide, voire de « presque tropical », causait un choc. Pourtant il vint ce quelqu’un et il nous dit : « Allez au Nord, si vous voulez du beau temps, alors du beau temps. Allez dans la Nouvelle Angleterre. »
Ainsi, par un après-midi ensoleillé, New-York disparut avec son bruit et son tumulte, ses odeurs complexes, ses appartements surchauffés et ses habitants beaucoup trop énergiques, tandis que le train se dirigeait vers le Nord, vers les pays de la neige. Ce fut soudain, d’un seul coup — presque, aurait-on dit, dans un seul tour de roues — que celle-ci apparut, recouvrant l’herbe tuée par l’hiver et changeant en mares d’encre les étangs gelés qui paraissaient si blancs à l’ombre d’arbres grêles.
A la tombée de la nuit, une petite ville construite en bois, toute blanche, drapée et silencieuse, vint se glisser le long des portières et la forte lumière du wagon éclaira un traîneau, dont le conducteur était enfoui jusqu’au nez dans des foulards et des fourrures, filant au tournant d’une rue. Or, on a beau l’avoir contemplé dans les livres d’images, le traîneau tel qu’on se le représente est loin d’être ce qu’il est en réalité, un simple moyen de locomotion à la fin d’un voyage. Mais il vaut mieux ne pas se montrer trop curieux, car l’Américain qui vient de vous raconter en détail comment un jour il lui était arrivé de suivre de Chelsea à la Tour de Londres, un soldat écossais portant le kilt, par pure curiosité pour ses genoux découverts et son sporran, rirait de l’intérêt que vous manifestez pour ce vulgaire traîneau.
Le personnel du train — sans aucun doute c’en serait fait de la grande nation américaine si elle était privée de la noble société des garde-freins, conducteurs, contrôleurs des wagons Pullman, facteurs nègres et crieurs de journaux, — racontait, étalé à l’aise dans les compartiments de fumeurs, de délectables histoires de voies bloquées par la neige sur la ligne de Montréal, d’attaques désespérées — quatre locomotives précédées d’un chasse-neige — qu’il fallait livrer à des amas atteignant trente pieds de hauteur ; du plaisir qu’on a à marcher sur le haut des wagons de marchandises pour bloquer un train tandis que le thermomètre marque trente au-dessous de zéro.
« Cela revient meilleur marché de tuer des gens de cette façon que de mettre des freins à air comprimé sur les convois de marchandises », dit le garde-frein.
Trente degrés au-dessous de zéro ! température inconcevable, oui, jusqu’à ce qu’on y entrât en plein en sortant du train à minuit, et que le premier contact avec cet air clair et immobile vous eût coupé la respiration comme le fait un plongeon dans la mer. Un morse, assis sur un monticule de laine, nous accueillit dans son traîneau. Il nous enveloppa de manteaux de peaux de chèvre aux longs poils, nous mit des passe-montagnes se rabattant sur les oreilles, des peaux de buffles, des couvertures, puis encore des peaux de buffle, tant et si bien que nous aussi ressemblions à des morses et évoluions avec presque autant de grâce. L’air était tranchant comme la lame d’une épée fraîchement aiguisée ; l’haleine gelait sur les revers des habits, on ne sentait plus son nez, et les yeux pleuraient amèrement de ce que les chevaux avaient hâte de rentrer à l’écurie, et pour la bonne raison que filer rapidement dans une atmosphère à zéro degré fait venir les larmes aux yeux. Sans le carillon des grelots du traîneau on aurait pu se croire dans un rêve : nul bruit de sabots sur la neige ; seuls les patins poussaient parfois un léger soupir en franchissant quelque ondulation de terrain, et les collines alentour, drapées de blanc, gardaient un silence de mort. Le Connecticut cependant avait gardé sa vie, traînée liquide et noire à travers la glace compacte. On pouvait entendre l’eau grognant, tel un roquet, aux talons de petits icebergs. Partout ailleurs il n’y avait sous la lune que de la neige qui s’était amoncelée jusqu’à hauteur des barrières de pierre ou qui, à leur sommet, retombait en festons d’argent ; de la neige entassée des deux côtés de la route, alourdissant les pins et les sapins des bois, et où, par contraste, l’air semblait tiède comme dans une serre chaude. Le spectacle qui s’offrait à nous était d’une indescriptible beauté car la nature, avec un dédain tout japonais pour la perspective, avait tracé là, en noir et blanc sa plus audacieuse esquisse que venaient modifier de temps en temps les crayons hardis et toujours mobiles de la lune.
Au matin l’autre partie du tableau nous fut révélée sous les couleurs du soleil. Pas un seul nuage au ciel qui, sur la ligne neigeuse de l’horizon, reposait tel un saphir sur du velours blanc. Des collines d’un blanc éclatant, d’autres tachetées et bordées de bois comme d’une fourrure, se dressaient au-dessus des surfaces compactes et blanches de la plaine tandis que le soleil éclaboussait d’une orgie de lumière leurs multiples broderies, jusqu’à en éblouir les yeux. Çà et là sur les versants exposés, la chaleur du jour — le thermomètre marquait presque 40 — et le froid de la nuit avaient formé sur la neige une croûte chauve et brûlante, mais, en général, tout était recouvert d’une poudre fine, prête à capter la lumière comme dans un prisme et à la refléter en des milliers de cristaux. Au milieu de cette magnificence, tout comme si de rien n’était, un traîneau de bois, tiré par deux bœufs roux aux longs poils, chargé de troncs d’arbres dénués d’écorce et saupoudrés d’une poussière de diamant, descendit le chemin dans un nuage de glaciale buée.