Confondre le traîneau qu’on emploie comme moyen de locomotion et celui consacré aux charrois de marchandises est, dans cette région, un signe d’inexpérience et c’est, je crois, la preuve que l’on n’est un propre à rien que d’imaginer qu’on conduit les bœufs comme cela se fait ailleurs, en leur tortillant la queue de façon scientifique. Muni de mitaines rouges, de guêtres de feutre montant jusqu’aux genoux, et, il se peut aussi, d’un manteau gris argent de peau de rat, le conducteur accompagne son attelage en criant : Huehan, tout comme on le raconte dans les récits américains. Les paroles du charretier expliquent bien des choses en ce qui touche les histoires écrites en dialecte, car même les meilleures sont pour la plupart des lecteurs un véritable châtiment. Maintenant qu’il m’est arrivé d’entendre l’accent long et traînant de Vermont, je m’étonne non point de ce que les contes de la Nouvelle Angleterre soient imprimés en ce que, pour les besoins de la cause, nous appellerons de l’anglais et de la typographie anglaise, mais bien plutôt de ce qu’ils n’aient pas paru en suédois ou en russe, car notre alphabet est vraiment trop limité. Cette région appartient, selon des lois, — inconnues aux États-Unis, — mais admises dans le monde entier, en propre au roman de la Nouvelle Angleterre et aux femmes auteurs qui l’écrivent. Voilà ce que l’on sent dans l’air même, dès qu’on aperçoit ces chalets de bois peints en blanc, abandonnés dans la neige, cette maison d’école à l’aspect sévère, et ces habitants — hommes des fermes, femmes qui travaillent autant qu’eux, avec peut-être moins de joies dans leur vie — ces autres demeures, bien peintes, aux toits bizarres, appartenant à Monsieur un Tel, juge, avocat ou banquier, tous potentats dans cette métropole de six mille habitants située à proximité de la gare de chemin de fer. Et l’on se rend mieux compte encore de ce qu’est cette atmosphère, lorsqu’on lit dans les journaux locaux des annonces de « soupers fins » ou de « réunions pieuses » organisés par telle ou telle secte, sandwichées au milieu de paragraphes qui témoignent d’un intérêt sympathique et fraternel, et qui prouvent bien que les gens du district vivent, — sans cependant s’égorger entre eux, — sur un pied d’effarante intimité.
Les descendants de la vieille souche, ceux qui habitent les plus anciennes demeures, nés et élevés alentour, ne voudraient à aucun prix vivre en dehors de la ville, mais il y a des gens du Sud, vrais fous, ceux-là, (hommes et femmes de Boston et autres cités semblables) qui vont jusqu’à construire des maisons en rase campagne, à trois et même à quatre kilomètres de la Grand’Rue qui a 400 mètres de long et qui est le centre de la vie et de la population. Avec les étrangers, surtout s’ils ne font pas leurs provisions d’épicerie « dans la Rue », autrement dit en ville, la ville a peu de rapports ; n’empêche qu’elle sait tout, et même davantage, de ce qui se passe parmi eux. Leurs vêtements, leur bétail, leurs idées, les manières de leurs enfants, leur façon de traiter leurs domestiques et tout autre chose imaginable, est rapportée, examinée, discutée, et rediscutée encore du haut en bas de Main Street. Or la sagesse que possède Vermont n’étant pas toujours suffisante pour parvenir avec la délicatesse voulue à la pleine compréhension de tous les problèmes de la vie d’autrui, commet parfois des erreurs pathétiques et, de ce fait, la ville en vient aux prises. On voit donc que par le monde entier les villes de province d’une certaine dimension ne diffèrent pas essentiellement les unes des autres. La conversation des fermiers roule sur leurs fermes : questions d’achats, d’hypothèques et de vente, de droits d’enregistrement, de lignes de délimitations et d’impôts vicinaux. C’est au beau milieu de la Nouvelle Zélande, à la lisière des plaines où courent les chevaux sauvages que j’entendis ce genre de conversation pour la dernière fois, lorsqu’un homme et une femme, à trente kilomètres de leur plus proche voisin passèrent la moitié de la nuit à discuter exactement les mêmes questions que celles qui formaient le fond de la conversation des gens de la Grand’Rue, à Vermont, États-Unis.
Il existe au moins un homme dans l’État que cette localité exaspère. C’est un garçon de ferme, élevé dans un hameau à vingt ou trente kilomètres de la voie ferrée la plus proche et qui, audace sans pareille, s’est un jour aventuré jusqu’ici. Mais l’agitation et le tumulte de la Grand’Rue, la clarté inaccoutumée des lampes électriques, son pâté de maisons de commerce construites en brique rouge, à cinq étages, l’effraient et l’inquiètent. Aussi a-t-il pris du service dans une ferme bien loin de ces plaisirs délirants et s’empresse-t-il de dire : « On m’a offert vingt-cinq dollars par mois pour travailler dans une boulangerie de New-York, mais pas de danger qu’on me voie dans quelque New-York que ce soit ; j’ai vu Main Street et j’en suis tout retourné. » Ses capacités consistent à rentrer le foin et à soigner le bétail. La vie de la ferme en hiver n’est d’ailleurs pas l’oisiveté relative dont on parle tant. Chaque heure, au contraire, semble avoir ses soixante minutes de travail, car le bétail est tenu dans les étables et mange sans fin ; il faut mener boire les poulains, dans les étangs gelés dont on doit au besoin briser la glace et emmagasiner de la glace pour l’été. C’est alors seulement que commence le vrai travail, entendez par là rentrer le bois de chauffage, car la Nouvelle Angleterre n’a que ses forêts pour se ravitailler en combustible. A l’automne on marque les arbres, juste avant la chute des feuilles, en faisant une entaille dans l’écorce ; plus tard on les abat, on les coupe en bûches de quatre pieds de long, et dès que la neige amie le permet, on les amène en traîneau jusqu’au bûcher. Ensuite on peut s’occuper des besoins de la ferme, et celle-ci, tout comme une arche de pont, n’est jamais en repos. Puis vient la saison du sirop d’érable. Lorsque la sève commence à travailler on fait des incisions dans les majestueux érables pour la recueillir dans de petits seaux de dimensions absurdes (une vache dont on trairait le lait dans un dé donnerait une idée de la disproportion) et la vider ensuite dans des chaudrons.
Enfin (c’est le moment où l’on se réunit pour la récolte du sucre) on verse le sirop bouillant dans des récipients en fer remplis de neige fraîche où il durcit, tandis qu’en faisant semblant d’aider l’on se rend poisseux, et tout le monde, garçons et filles flirtent à plaisir. Même l’introduction d’appareils brevetés à évaporer le sucre n’a pas porté atteinte aux amourettes.
Les hommes avec qui flirter sont assez rares, bien que la disette soit moins grande dans les villes possédant leurs propres manufactures — où l’amoureux peut se rendre le dimanche de New-York, — que dans les fermes et les villages… Les hommes sont partis : les jeunes, pour livrer bataille à la fortune plus loin, à l’ouest, tandis que les femmes demeurent, demeurent éternellement, comme il en va toujours pour elles. Dans les fermes, lorsque les enfants partent, le vieux père, la vieille mère s’efforcent de faire marcher la maison sans aide, et le lot qui échoue à la femme est fait de labeur et de monotonie. Parfois elle devient folle, même assez fréquemment pour affecter les statistiques de recensement, mais le plus souvent, espérons-le, elle meurt. Dans les villages où les travaux pénibles ne sont pas d’une nécessité aussi urgente, les femmes trouvent à se consoler en formant des clubs et des cercles littéraires ; elles acquièrent ainsi, à leur façon, beaucoup de sagesse et de philosophie. Leur méthode certes n’est pas toujours recommandable, car le comble de leurs souhaits, c’est de posséder des faits, savoir qu’elles en seront à telle ou telle page d’un volume, allemand ou italien, avant telle date, et qu’elles auront lu les livres qu’il fallait, de la bonne manière. En tous cas, elles ont quelque chose à faire, ce qui leur donne l’illusion qu’elles sont occupées. On a dit que les récits de la Nouvelle Angleterre étaient restreints, étriqués ; mais ces aperçus, même lointains, de la terrible vie d’où ils sont tirés, servent de justification à l’auteur, car, en raison de sa dureté même, on peut sculpter une coquille de noix de mille façons différentes.
A vingt-cinq ou trente milles au delà des collines, sur la route des Montagnes Vertes, se trouvent des fermes délaissées, bâties dans un pays aride, gardées avec acharnement tant qu’il y eut quelqu’un pour s’en occuper, puis finalement abandonnées au flanc des collines, comme autant de chapitres terminés de lamentables histoires. Au delà de cette désolation il y a des forêts où l’ours et le daim trouvent encore la paix et où parfois même le castor oublie qu’on le persécute et ose construire son gîte.
C’est un homme qui aimait les bois pour eux-mêmes et non par amour du carnage qui m’a raconté tout cela ; un homme de l’Ouest, aux gestes lents, à la voix calme, qui avait traversé en skis les plaines neigeuses et qui ne rit même pas lorsque je lui empruntai ses chaussures pour essayer de marcher. Mais les gigantesques appareils, semblables à des raquettes de tennis, sur lesquelles sont tendues des peaux de bête, ne sont pas faciles à manier, et si vous oubliez de maintenir les talons bien au sol, l’arrière traînant sur la neige, c’est la pirouette avec la sensation de tomber dans l’eau profonde, les chevilles attachées à une ceinture de sauvetage. Si vous perdez l’équilibre, n’essayez pas de le reprendre, mais laissez-vous choir, moitié assis, moitié à genoux, en couvrant le plus d’étendue possible. Puis, lorsque vous aurez attrapé le pas du loup, c’est-à-dire lorsque vous saurez glisser adroitement un pied par-dessus l’autre, vous oublierez bien vite vos chevilles endolories pour jouir du plaisir qu’on trouve à traverser des épaisseurs de neige profondes de six pieds et à prendre des raccourcis par-dessus les barrières ensevelies.
L’homme de l’Ouest me traduisit les marques faites sur la neige ; il me montra comment un renard (cette partie du pays est remplie de renards qu’on tire au fusil parce que la chasse à cheval est impossible) laisse derrière lui un certain genre de piste, car il marche avec circonspection, comme un voleur, différente de celle du chien qui, n’ayant rien à se reprocher, plonge et enfonce de ses quatre pattes écartées ; comment les racoons et les écureuils s’endorment tout l’hiver et comment les daims, à la frontière canadienne, font, en piétinant, de longs sentiers profonds appelés cours, où ils sont surpris par des hommes importuns, munis d’appareils photographiques, qui les tiennent par la queue lorsqu’ils sont enlisés, et par ce moyen parviennent à reproduire sur l’écran leur dignité apeurée. Il m’a parlé aussi des gens, des mœurs et des coutumes de ces habitants de la Nouvelle Angleterre ; comment ils fleurissent et prospèrent dans le Far-West, le long des lignes de chemin de fer les plus récentes, où la rivalité de deux compagnies se disputant les mêmes défilés provoque presque la guerre civile ; comment il existe un pays pas très loin d’ici, appelé la Calédonie, peuplé d’Écossais, gens très forts en affaires, capables à ce point de vue d’en remontrer aux habitants de la Nouvelle Angleterre eux-mêmes, et qui, Américains-Écossais de naissance, nomment encore leurs villes d’après les cités de leur race économe et prospère… Tout cela était plein de charme pour moi, aussi nouveau que le bruit régulier des snow-boots mordant la neige, et le silence éblouissant des collines.
Au delà de la chaîne des montagnes la plus éloignée, où les pins se détachant sur l’unique pic solitaire s’estompent et ne forment plus qu’une légère brume bleue, une véritable montagne, et non pas une colline, pointait vers le ciel, pareille à quelque gigantesque ongle de pouce.
— Ça, c’est Monadnock, me dit l’homme de l’Ouest, toutes les collines portent un nom indien. Vous avez laissé Wantastiquet à droite en quittant la ville.