Des chasseurs et des sportsmen rentraient du Nord ; des explorateurs également avec eux, la figure pleine de mystère, les poches remplies de spécimens, comme il en va des explorateurs dans le monde entier. Ils avaient déjà porté des manteaux de rakoons et de loups. Dans les grandes villes qui travaillent toute l’année, les devantures des carrosseries exhibaient, en guise d’indication, un ou deux traîneaux nickelés, car ici le traîneau est « le char tout préparé de l’Amour ». A la campagne, les maisons de ferme étaient en train d’empiler leur bois à portée de main près de l’entrée de la cuisine et d’enlever les écrans contre les mouches. (On les laisse d’ordinaire jusqu’à ce que les doubles-fenêtres aient été remontées de la cave, et il faut alors faire la chasse dans toute la maison pour trouver les vis qui manquent).

Quelquefois il nous arrivait de voir dans une arrière-cour quelques longueurs de tuyaux de poêle neufs et étincelants, et l’on prenait en commisération le propriétaire. Il n’y a pas matière à facétie dans les plaisanteries touchant les vieux tuyaux, — amères à force de vérité et que l’on trouve dans les journaux comiques.

Mais les chemins de fer ! oh ! les merveilleux chemins de fer ! ce sont eux qui racontaient l’histoire de l’hiver mieux que tout le reste. Les wagons à charbon de trente tonnes parcouraient trois mille kilomètres de voie ferrée, geignaient en se heurtant les uns contre les autres dans les garages, ou passaient, la nuit, avec leurs lourds cahots, se rendant chez ces ménagères prévoyantes des villes de la prairie. L’accès n’était pourtant pas aisé car le lard, le saindoux, les pommes, le beurre et le fromage renfermés dans de belles barriques en bois blanc s’acheminaient dans la direction de l’est, vers les bateaux à vapeur, de façon à arriver avant que le blé ne vînt fondre sur eux. Cela, c’est le cinquième acte de la Grande Pièce Annuelle en vue de laquelle la scène doit être débarrassée. Sur des centaines de voies de garage congestionnées gisaient d’énormes poutres en acier, des traverses en fer roulé, des poutrelles et des boîtes d’écrous, jadis destinées à la construction du pont de Québec, mais qui ne sont plus actuellement qu’un embarras obstruant tout — les vivres pour s’y frayer un chemin étaient contraints de se débrouiller, puis derrière les vivres arrivait le bois de charpente, du bois tout neuf venu tout droit des montagnes, des bûches, des planches, des douves, des lattes, qu’on nous fait payer des prix exorbitants en Angleterre, — tout cela se portait vers la mer. Il y avait sur toutes ces roues de quoi bâtir des maisons, des aliments, des combustibles, pour des millions de gens, avant même qu’on eût seulement déplacé un seul grain du stock que l’on était en train de battre sur plus de cinq cents kilomètres, en tas hauts comme des villas de cinquante livres sterling.

Ajoutez à cela que les chemins de fer travaillaient à leur développement, doublant leurs voies, établissant des boucles, des raccourcis, des lignes d’intérêts locaux, ainsi que des embranchements et de vastes projets vers des régions encore vierges mais qui seraient bientôt peuplées. De sorte que les trains qui amènent les matériaux de construction, ceux du ballast, ceux du matériel, les machines de renfort, tout aussi bien que les machines de secours avec leurs grues à la silhouette railleuse en forme de chameaux, — c’est-à-dire tous les accessoires d’une nouvelle civilisation — devaient trouver quelque part à se caser dans le rassemblement général avant que la Nature ne criât « Repos ! »

Quelqu’un se souvient-il de la forte, la joyeuse confiance que l’on éprouvait après la guerre lorsqu’il semblait, qu’enfin, l’Afrique du Sud allait être développée — lorsque les gens créaient des chemins de fer, et commandaient des locomotives, du matériel roulant neuf, de la main-d’œuvre et croyaient avec enthousiasme à l’avenir. Il est certain que plus tard cet espoir fut anéanti, mais — multipliez cette bonne heure par mille et vous aurez une idée approximative de la sensation que l’on éprouve à être au Canada, endroit que même un « Gouvernement impérial » ne peut tuer. J’eus la chance d’être mis au courant de certaines choses intimement, de pouvoir entendre parler en détails des travaux projetés, et des travaux achevés. Par-dessus tout, je vis tout ce qui avait été en fait accompli depuis ma dernière visite, quinze ans auparavant. Un des avantages d’un pays neuf c’est qu’il vous donne la sensation d’être plus vieux que le Temps. J’y trouvais des cités où il n’y avait jadis rien, — littéralement rien, absolument rien sinon, comme dans les contes de fées, « le cri des oiseaux et un peu d’herbe ondulant au vent ». Des villages et des hameaux étaient devenus de grandes villes, et les grandes villes avaient triplé et quadruplé de dimension. Et les chemins de fer, se frottant les mains, disaient tout comme les Afrites de jadis : « Voulez-vous que nous fassions une ville là où il n’y en a point, ou que nous rendions florissante une cité abandonnée ? » Et c’est là ce qu’ils font. Mais outre-mer les messieurs qui n’ont jamais été contraints de souffrir un seul jour de gêne physique, se dressent soudain et s’écrient : — Quel grossier matérialisme !

Parfois je me demande si tel éminent romancier, tel philosophe, tel dramaturge, tel ecclésiastique de nos jours fournit la moitié seulement de l’imagination, pour ne pas parler de la perspicacité, de l’endurance, de la maîtrise de soi, toutes qualités qu’on accepte sans commentaire lorsqu’il s’agit de ce qu’on est convenu d’appeler « l’exploitation matérielle » d’un pays neuf. Prenez à titre d’exemple rien que la création d’une nouvelle cité, à la jonction de deux voies — lorsque les trois choses sont à l’état de projet seulement. Le drame à lui seul, le jeu des vertus humaines que cela renferme, remplirait un volume. Et quand le travail est fini, quand la ville existe, quand les nouvelles voies embrassent une nouvelle région de fermes, quand la marée du blé s’est avancée d’un degré de plus sur la carte que l’on était en droit d’espérer, ceux qui ont accompli la besogne s’arrêtent, sans félicitations, pour recommencer la plaisanterie ailleurs.

J’ai bavardé quelque peu avec un homme assez jeune dont le métier consistait à contraindre les avalanches à dévaler bien en dehors de la section de la voie qui lui était confiée. Le dieu Thor, dans le conte, se rendit seulement une ou deux fois à Jotunheim et avait avec lui son utile Marteau Miolnr. Ce Thor-ci demeurait dans Jotunheim au milieu des pics Selkirks couronnés de glace verte, — endroit où les géants vous remettront à votre place, vous et vos belles émotions si, en faisant du bruit, vous les dérangez à de certaines saisons. De sorte que notre Thor les surveille soit qu’ils resplendissent sous le soleil de mai ou s’assombrissent et menacent doublement sous les pluies du printemps. Il pare leurs coups au moyen de lattes de bois, de murailles de bûches rivées ensemble, ou telles autres inventions que l’expérience recommande. Il ne porte pas de rancune aux géants : eux font leur travail, lui fait le sien. Ce qui l’ennuie tout de même un peu, c’est que la violence de leurs coups arrache parfois les plus des versants opposés et fait en quelque sorte sauter en une seule explosion toute une vallée. Il croit pourtant qu’il peut s’arranger de façon telle que de grandes avalanches soient obligées de se fondre en petites.

Le souvenir d’un autre, avec qui je ne bavardais pas, me reste dans la mémoire. Il avait, depuis des années et des années, inspecté des trains au sommet d’une montée rapide dans les montagnes, qui n’était pourtant pas de moitié aussi raide que celle au-dessus du Hex[3], où l’on serre tous les freins à fond, pendant que les convois glissent avec précaution sur quinze kilomètres de parcours. Toute complication survenant aux roues entraînerait de sérieux embarras, de sorte que, c’est à lui qu’incombe, puisqu’il est la personne la plus compétente, la tâche la plus dure — faite de monotonie et de responsabilité. Il me fit l’honneur de manifester qu’il désirait me parler, mais d’abord il inspecta son train à quatre pattes, au moyen d’un marteau. Lorsqu’enfin il se fut rassuré au sujet des étayages, il était temps de partir pour l’un comme pour l’autre, et tout ce que je reçus fut un signe amical de la main — le signe du maître en son art, pour ainsi dire.

[3] Hex, rivière de l’Afrique du Sud.

Le Canada a l’air d’être plein de ce genre de matérialistes.