Ceci me rappelle que je vis la contrée elle-même sous la forme d’une femme de haute taille, de vingt-cinq à vingt-six ans, qui attendait son tramway au coin d’une rue. Elle avait des cheveux presque couleur de lin doré, ondulés et séparés en grands bandeaux qui dépassaient sous une toque d’astrakan noir maintenue par une épingle se terminant en forme de feuille d’érable en émail rouge. C’était là la seule note de couleur dans le costume avec le miroitement d’une boucle du soulier. La robe tailleur sombre était dépourvue de bijou et de passementeries, mais allait comme un gant. Elle resta pendant peut-être un instant sans faire un seul mouvement, les deux mains, — la droite dégantée, la gauche gantée, — pendant naturellement à ses côtés, même les doigts immobiles, le poids du corps superbe portant, d’une pesée égale, sur les deux pieds. Son profil, celui d’une Gudrun ou d’une Aslauga, se détachait sur le fond d’une colonne de pierre sombre. Ce qui me frappa le plus, en dehors de ces yeux graves et tranquilles, ce fut la régularité, dépourvue de toute précipitation, la lenteur de sa respiration au milieu de l’agitation environnante. Manifestement elle prenait régulièrement le même tramway, car lorsque celui-ci s’arrêta elle sourit au conducteur ; la toute dernière vision que j’eus fut celle de la feuille d’érable rouge dorée par le soleil, celle de la figure, tout entière illuminée de ce sourire, des cheveux d’un or pâle se détachant sur la fourrure noir mat. Ce qui demeurait c’était la puissance de la bouche, la sagesse du front, l’humaine compréhension des yeux, la vitalité rayonnante de l’être. Voilà comment je voudrais, moi, si j’étais Canadien, faire représenter mon pays, puis dans la Chambre des Députés à Ottawa, suspendre ce tableau pour décourager à tout jamais la race des dénigreurs.
CITÉS ET ESPACES
Que feriez-vous d’un tapis magique si l’on vous en prêtait un ? Je vous le demande parce que pendant un mois nous avons eu à nous tous seuls un wagon privé — petite affaire de moins de soixante-dix pieds de long et ne pesant pas trente tonnes. — Il pourra peut-être vous rendre service, dit en passant le donateur, pour faire des excursions. Accrochez-le au train que vous voudrez et arrêtez-vous où il vous plaira.
Donc il nous transporta sur la ligne du Canadien Pacifique depuis l’Atlantique jusqu’au Pacifique, puis de nouveau du Pacifique à l’Atlantique. Et quand il ne pouvait plus nous être utile, il disparut comme le manguier une fois que le tour a été joué.
Un wagon privé, bien que beaucoup de livres y aient été écrits, n’est pas tout à fait le meilleur endroit qui soit pour étudier un pays, à moins qu’il ne vous soit arrivé d’habiter sur le même continent et que vous ayez pu voir passer toutes les saisons dans des conditions normales. Alors réellement vous vous rendez compte de l’air qu’ont les wagons vus des maisons, ce qui ne ressemble en rien à l’air qu’ont les maisons vues des wagons. Même la brosse du conducteur dans son étui nickelé, l’allée, pareille à celle d’une cathédrale, qui court entre les sièges verts si bien connus, le coup de cloche et le son de la locomotive, profond comme s’il sortait d’un orgue, réveillent des souvenirs et chaque spectacle, chaque odeur, chaque bruit du dehors sont comme de vieux amis qui se souviennent des vieux temps.
Le boghei à surface de piano, sur une roue boueuse, aux contre-allées de planches, toute ravinée par les roues minces, les bardeaux au bord d’une véranda sur une maison nouvellement construite, la palissade brisée entourant un vieux pâturage de bouillon blanc et de grosses pierres à tête en forme de crâne ; la touffe de vigne vierge mourant avec un éclat splendide au bord d’une plaque de blé, une demi-douzaine de panneaux servant à endiguer la neige au-dessus d’une tranchée, ou même l’affiche sans vergogne d’un médicament breveté, qui se détache jaune sur le fond noir d’une grange à tabac, ont de quoi faire battre le cœur et remplir les yeux de larmes si celui qui les contemple a seulement effleuré la vie dont ils font partie. Que ne doivent-ils pas être alors pour l’indigène ?
Il y avait, dans le train, une jeune fille qui avait été élevée sur la prairie, et qui rentrait après une année passée sur le continent. Pour elle les collines, avec leur ceinture de pins et de vraies montagnes derrière, les boucles solennelles de la rivière et la ferme intime et amicale ne disaient rien.
— On fait les paysages mieux que ça en Italie, expliqua-t-elle, puis, avec ce geste qu’on ne saurait reproduire, particulier aux gens de la plaine qu’étouffe le sol accidenté : — Je voudrais pouvoir repousser bien loin toutes ces collines et retrouver le large ! Moi je suis de Winnipeg. Elle aurait bien compris, cette institutrice de Hanover Road, rentrant d’une visite à Cape-Town, que je vis filer en voiture dans un mirage s’étendant sur trente milles, hurlant presque : — Enfin, Dieu soit loué, voici quelque chose qui ressemble à notre chez nous !
D’autres personnes ricochaient d’un côté du compartiment à l’autre, faisant revivre telle chose, découvrant à nouveau telle autre, anticipant telle autre encore — qui ne manquait pas, au tournant suivant, de se présenter à la vue, apprenant ainsi à qui voulait l’entendre qu’ils étaient de retour chez eux. L’Anglais nouveau venu, avec ses grandes caisses en bois marquées « effets de Colon », ne participait pas plus à la partie qu’un nouvel écolier lors de sa première journée à l’école. Mais deux années passées au Canada et une visite au pays natal lui suffiront pour le libérer de la Confraternité du Canada comme elles libèrent n’importe où ailleurs. Il se peut qu’il lui arrive de maugréer contre certaines conditions de vie, de regretter certaines richesses qu’on ne trouve qu’en Angleterre, mais aussi sûrement qu’il se lamente, aussi sûrement il reviendra aux grands cieux, aux grandes chances. Les fruits secs sont ceux qui se plaignent que cette terre ne reconnaît pas un monsieur quand elle le rencontre. Ils ne se trompent pas. La terre suspend son jugement au sujet des hommes tant qu’elle ne les a pas vus au travail. Ensuite c’est selon : il leur faut travailler, parce qu’il y a beaucoup, beaucoup à faire.
Malheureusement les chemins de fer, qui ont fait le pays, amènent en ce moment des gens qui font les difficiles en ce qui touche la nature et le charme de leur travail ; et si par hasard ils ne trouvent pas exactement ce qu’ils désirent, ils expriment leurs plaintes par le moyen des journaux et ceux-là font paraître tous les hommes égaux.