Ce qui constituait surtout le bonheur de notre excursion, c’était d’avoir déjà fait toute cette route à l’époque où elle était nouvelle encore, et comme le Canada de ce temps-là, n’inspirait pas beaucoup confiance ; à l’époque où tous les hauts fonctionnaires importants, ceux dont le petit doigt décrochait les wagons, étaient également peu cotés et insignifiants. Aujourd’hui tout, hommes, villes, était changé, et l’histoire de la voie se confondait avec l’histoire du pays, cependant que les roues des wagons répétaient : « John Kino, John Kino ! Nagasaki, Yokohama, Hakodate, eh ? car nous étions dans le sillage de la Compagnie impériale, remplie de personnalités marquantes de Hong-Kong, et des Treaty Ports. Il y avait des villes, anciennes, très connues, et étonnamment développées, qu’il fallait bien examiner avant de songer à aller voir le nouveau travail qui s’était fait là-bas dans l’Ouest. Elles criaient impérieusement : « Que pensez-vous de ce bâtiment-ci, de ce faubourg-là ? Venez voir ce qui s’est fait pendant cette génération. »
Le choc que vous donne un continent vous écrase plutôt — tant que vous ne vous êtes pas dit que ce n’est là que la joie que vous éprouvez, l’amour, l’orgueil que vous ressentez pour votre propre lopin de jardin, et que vous transférez ensuite, en plus grand, à quelques hectares en plus. Et puis, comme toujours, c’était la dignité des villes qui impressionnait, — une dignité austère, septentrionale, dans les contours, dans le groupement, dans les perspectives, gardant ses distances et ne se ravalant jamais au niveau de la circulation pressée de la rue.
C’était la marque caractéristique de Montréal, avec ses prêtres aux soutanes noires, ses affiches en français ; d’Ottawa, avec ses palais de pierres grises, ses bassins aux bords luisants comme ceux de Pétrograd ; celle de Toronto, commerciale au point d’être dévorée par le négoce, toutes en imposaient par leur calme puissant. Les hommes bâtissent toujours mieux qu’ils ne se l’imaginent, et très probablement que cette architecture inébranlable reste là, attendant que viennent la race et le jour où sera tombée la fièvre de l’expansion récente, et où disparaîtra le fouillis des poteaux téléphoniques dans les rues. Il y a de fortes objections contre l’existence au sein d’une nation, d’une communauté parlant deux langues différentes et incapables de fusionner ; mais, quelles que soient les entraves que l’on impose aux Français dans l’œuvre de développement, leurs cathédrales modestes et réservées, leurs écoles, leurs couvents et, au moins un peu de l’esprit qui émane d’eux, servent à de bonnes fins. Le jeune Canada dit : « Il y a dans les villes des biens ecclésiastiques valant plusieurs millions qu’on n’a pas le droit de taxer. » Mais d’un autre côté les écoles catholiques, les universités catholiques, bien qu’elles passent pour entretenir la vieille méfiance que témoignait le Moyen-Age pour le grec, enseignent en réalité les classiques avec autant d’amour, de tendresse et d’intimité que l’a toujours fait la vieille Église. Après tout, cela doit en valoir la peine de pouvoir dire ses prières dans un dialecte de la langue que maniait Virgile, et une certaine teinte d’insolence, plus magnifique et plus ancienne que l’insolence du matérialisme actuel, forme un bon mélange dans un pays neuf.
J’eus la bonne fortune de voir les villes à travers les yeux d’un Anglais qui était venu là pour la toute première fois. — Avez-vous été jusqu’à la Banque ? s’écria-t-il, jamais je n’ai rien vu de pareil ! — Qu’est-ce qu’elle a cette Banque, lui dis-je, car la situation financière de l’autre côté de la frontière était, à ce moment-là, plus que jamais pittoresque. — C’est merveilleux, dit-il, piliers de marbre, kilomètre sur kilomètre de mosaïque, grilles en acier, on dirait une cathédrale. Dire que personne ne m’en avait jamais parlé ! — Si j’étais vous je ne me ferais pas de mauvais sang à propos d’une Banque qui rembourse ceux qui lui confient leur argent, dis-je d’un ton apaisant ; il y en a beaucoup d’autres pareilles à Ottawa et à Toronto. En second lieu il découvrit certains tableaux dans certains palais et se fâcha pour de bon parce que personne ne l’avait prévenu qu’il y avait cinq galeries inestimables dans une seule ville.
— Ah ! à propos, m’expliqua-t-il, je viens de voir des Corot, des Greuze, des Gainsborough, un Holbein et…, des centaines de tableaux vraiment magnifiques. — Et pourquoi pas ? lui dis-je, on ne peint plus les maisons au vermillon dans ces régions-ci. — Oui, oui, mais ce que je voulais dire c’était, avez-vous vu comment ils équipent leurs collèges et leurs écoles ? — les pupitres, bibliothèques, lavabos qu’ils possèdent ? Ils sont mille fois mieux que tout ce que nous avons et… et dire que personne ne m’avait prévenu !
— Mais à quoi bon vous le dire ? Vous ne l’auriez pas cru. Il y a un bâtiment, dans une des villes, construit dans le style Sheldon, mais mieux encore, et si vous allez jusqu’à Winnipeg vous verrez le plus bel hôtel que vous puissiez rêver.
— Bêtise ! dit-il ; vous voulez m’en faire accroire ! Winnipeg est une ville de la prairie.
Je le quittai se plaignant encore, — mais cette fois-ci au sujet d’un Club et d’un Gymnase — parce que personne ne lui en avait jamais parlé, et encore incrédule au sujet des Merveilles à venir.
Si seulement nous pouvions charger de chaînes quatre cents Députés, ainsi que cela se fait en Chine lors des élections, et leur faire faire le tour de l’Empire, quel gentil petit Empire, fait de gens se rendant compte des choses nous aurions alors, lorsque les survivants reviendraient au pays.
Assurément les Villes ont bien le droit d’être fières et je n’attendais, certes, à ce qu’elles se vantent ; mais elles étaient si occupées à expliquer qu’elles ne faisaient que commencer leur œuvre que, pour soutenir l’honneur de la Famille, je dus moi-même faire acte de vantardise. Dans cette louable occupation j’attribuai à Melbourne (non sans raison, je l’espère du moins, mais il n’était pas aisé, tant on allait vite, de me renseigner exactement) des kilomètres et des kilomètres de bâtiments municipaux, et des lieues et des lieues de musées ; j’agrandis les quais du port de Sydney pour pouvoir répondre à une question touchant les docks de Toronto, et j’engageai les gens à aller voir la cathédrale de Cape-Town lorsqu’elle serait terminée. Mais la vérité finit par percer, même pendant une visite. Notre frère aîné avait plus de beauté et de force dans ses trois cités seules que tout ce que Nous Autres tous ensemble pouvions fournir. Malgré cela elle ne perdrait pas à envoyer une commission pour visiter les dix grandes villes de l’Empire pour voir ce qui s’y fait en ce qui concerne le nettoyage des rues, le service des eaux et la circulation.