Un peu partout les gens sont affectés d’une superstition indigne d’eux à savoir qu’il faut « se dépêcher », ce qui veut dire : faire à moitié son travail, gaspiller plus de temps qu’il ne faudrait pour faire deux besognes convenablement, et se féliciter soi-même ce durant de son propre gâchis. D’insignifiants embarras de circulation qu’un policier rural dans un simple bourg sait débrouiller automatiquement deviennent, parce qu’on le veut bien, des obstructions qui durent dix minutes, et où charrettes et hommes se cognent, et reculent, et jurent sans aucun résultat, sauf celui de perdre du temps.

Le rassemblement et la dispersion des foules, l’achat des billets, et pas mal du mécanisme ordinaire de la vie se trouvent gênés et entravés par cet esprit incertain du sud, qui n’a pas de plus proche parent que la Panique.

« Se dépêcher » est une chose qui ne convient pas plus au caractère national que le fausset ou des mouvements nerveux ne conviennent à l’homme fait. « Activer » c’est une qualité louable et nécessaire, et très différente, que l’on rencontre sur la Route Ouest où on est en train de faire le nouveau pays.

Nous avons laissé loin, bien loin, les trois villes et les districts où l’on laboure la moindre parcelle de terrain, et où l’on exploite les vergers pour entrer dans la terre des Petits Lacs — pays de tumultueux cours d’eau, d’étangs aux yeux clairs, de rocs au milieu d’arbustes à baies, le tout criant distinctement : « Truites, Ours. »

Il n’y a pas bien longtemps un petit nombre de gens avisés passaient leurs vacances dans ce coin du monde, et ils ne dévoilèrent pas le secret. Aujourd’hui c’est devenu un rendez-vous d’été où les gens chassent et campent en liberté. On connaît en Angleterre le nom de ses moindres cours d’eau et des hommes exempts de folie, en ce qui concerne toute autre matière, quittent Londres, disparaissent dans les bouleaux et reviennent barbus, barbouillés de fumée, lorsque la glace est assez épaisse pour couper une pirogue. Quelquefois ils vont chercher du gibier, quelquefois du minerai, peut-être même du pétrole. Personne ne sait absolument : « Nous ne faisons que commencer. » Et ainsi que nous le disait un Afrite du Chemin de fer, comme nous passions sur notre tapis magique : — vous n’avez pas idée de l’étendue de notre circulation de touristes. Elle a pris tout son développement depuis la dernière décade du siècle dernier. Le tramway invite les gens des villes à aller faire de petites excursions : lorsqu’ils ont de l’argent ils en font de grandes. Tout ce continent éprouvera bientôt le besoin de terrains de jeux : nous les préparons.

La jeune fille de Winnipeg, en voyant la gelée du matin qui s’étendait toute blanche sur l’herbe haute au bord des lacs, et la brume que formaient les feuilles jaunes d’or des bouleaux au moment où elles se détachaient des arbres, se mit à dire : — C’est comme ça que les arbres devraient changer. Ne trouvez-vous pas que notre érable de l’Est est un peu trop vif de couleur ? Nous passâmes ensuite par un pays où la conversation roula pendant plusieurs heures sur les mines et la façon de traiter les minerais. Les gens racontaient des histoires : récits d’explorateurs dans le genre de ceux qu’on entendait vaguement avant que le Klondyke ou le Nome ne fussent connus de tous. Ils ne se souciaient pas qu’on leur prêtât croyance ou pas. Eux aussi ne faisaient que commencer, — c’était peut-être de l’argent, peut-être de l’or, peut-être du nickel. Si une grande ville ne surgissait pas à tel ou tel endroit — le nom même était nouveau pour moi, — elle ne manquait pas d’apparaître un peu plus loin. Les hommes silencieux montaient sur le convoi ou en descendaient, disparaissaient derrière les bosquets et les collines, tout comme la première ligne d’éclaireurs largement espacée s’étend en forme d’éventail et s’évanouit sur la ligne de bataille.

Certain vieillard était assis devant moi, pareil au Temps vengeur en personne. Il se mit à parler des prophéties de malheurs qui ne s’étaient jamais réalisées. — On avait dit qu’il n’y avait rien ici que des rochers et de la neige. On avait dit qu’y aurait point jamais rien ici que le chemin d’ fer. Y en a qui ne voient même pas mentenant ; et il me vrilla de son œil farouche. Et pendant tout c’ temps, on fait fortune, des tas, oui des tas, sous vot’ nez.

— Avez-vous fait fortune vous-même ? lui dis-je.

Il sourit, comme sourit l’artiste — tous les explorateurs de marque ont ce sourire-là.

— Moi ? Non. J’ai été explorateur la plupart du temps, mais je n’ai rien perdu. J’ai pris mon plaisir au jeu. Ah ! oui, patron. J’ai pris mon plaisir.