Je lui dis comment j’avais déjà passé par là au moment où des concessions en terre et en forêts se donnaient pour une croûte de pain.
— Mais oui, répondit-il sans s’émouvoir, je crois bien que si vous aviez eu tant soit peu d’instruction vous auriez pu facilement gagner plus d’un million en ces temps-là. Et il en serait de même aujourd’hui encore si vous saviez où aller. Comment ça ? Pourriez-vous me dire ce que sera la capitale de la région de la Baie de Hudson ? Vous n’en savez rien ? Moi non plus. Vous ne savez pas davantage où les six grandes villes de demain vont s’élever. Faut que je descende ici, mais si je garde la santé, on me verra l’été prochain explorant au Nord.
Représentez-vous ce qu’est un pays où les gens explorent jusqu’à l’âge de soixante-dix ans sans avoir à craindre la fièvre, la maladie des mouches, celle des chevaux ou des ennuis de la part des indigènes — un pays où les aliments et l’eau ont toujours bon goût ! Il me raconta une histoire bien curieuse de quelque or fabuleux — l’éternelle mine-mère — de là-bas dans le Nord, qui un jour humilierait l’orgueil du Nome. Et pourtant, l’Empire est si vaste qu’il n’avait jamais entendu parler de Johannesburg !
Au moment où le train arrivait au bord du Lac Supérieur, la conversation se porta sur le blé. Sans doute, disait-on, il y a des mines dans la région — celles-ci ne faisaient que commencer — mais cette partie-ci du monde n’existait que pour nettoyer, triturer le blé et le distribuer au moyen de la voie ferrée et du bateau à vapeur. On avait doublé la ligne sur un parcours de quelques centaines de kilomètres pour pouvoir faire face aux flots débordants. Un peu plus tard ça pourrait bien devenir une voie quadruple. On ne faisait que commencer. En attendant voici le blé qui pousse, tendre, vert, haut d’un pied, le long de cent voies de garage où il était tombé des wagons. Là-bas se trouvaient les entrepôts gigantesques en forme de boîte à thé et les hôpitaux qui traiteraient le blé ; ici c’était les machines neuves, peintes en couleurs brillantes, qui s’en allaient pour moissonner, lier et battre le blé, et toutes ces charretées d’ouvriers venaient de construire encore, à la va vite, de nouveaux garages en vue de la récolte annuelle.
Deux villes se tiennent sur les rives du Lac, à un intervalle de quelques cents mètres ; elles jouent pour le blé le même rôle que celui que joue Lloyd dans le commerce maritime, ou la Faculté de Chirurgie dans la Médecine. Son honneur et son intégrité sont entre leurs mains, et elles se détestent mutuellement avec cette haine pure, empoisonnante, passionnée, qui fait croître les villes. Si la Providence venait à annihiler l’une d’elles, la survivante s’étiolerait et mourrait, — oiseau de haine sans compagne. Un jour viendra où elles devront forcément s’unir, et le problème du nom composé qu’elles devront choisir les tracasse déjà. Quelqu’un de l’endroit me dit que le Lac Supérieur était « une pièce d’eau bien utile » parce qu’elle se trouvait si bien à proximité du C. P. R. Il y a dans les grands lacs une tranquille horreur qui ne cesse de croître à mesure qu’on les visite de nouveau. L’eau douce n’a pas le droit, n’a pas de raison de surgir par delà l’horizon pour venir abaisser ou soulever les coques des grands bateaux à vapeur, n’a pas le droit d’exécuter, entre des falaises ridées, la danse lente de la mer profonde ; ni de rentrer en rugissant sur des plages sablonneuses aux algues marines, entre des promontoires immenses qui s’en vont, lieue après lieue, se perdre dans la brume et dans un brouillard de mer. N’empêche que le Lac Supérieur est fait de la même matière que celle pour laquelle les villes paient des impôts, mais il engouffre et il a, tout comme un Océan qui a son compte accrédité, ses naufrages, ses épaves. C’est une chose hideuse au cœur d’un continent. Il y a des gens qui font sur lui des parties de bateaux à voiles ; d’autre part il a produit une race de marins qui est à celle de l’eau salée ce qu’est le charmeur de serpents au dompteur de lions.
Néanmoins c’est sans contredit une pièce d’eau très utile.
JOURNAUX ET DÉMOCRATIE
Qu’une fois pour toutes l’on admette que, de même que le héraut à la voix sonore que louait la tribu Éolithique pour annoncer les nouvelles du jour nouveau dans les cavernes a précédé le Barde choisi par la Tribu pour chanter l’histoire plus pittoresque de la Tribu, de même le Journalisme est antérieur à la Littérature parce que le Journalisme répond au premier besoin qu’éprouve la Tribu après celui de la chaleur, celui des aliments et celui de la société de la femme.
Dans des pays neufs il laisse voir clairement qu’il descend du Héraut de la Tribu. Une tribu clairsemée qui occupe de grands espaces se sent abandonnée. Elle aime à entendre faire l’appel de ses membres, souvent et bruyamment, à se réconforter avec l’idée qu’il y a des compagnons à une petite distance sous l’horizon. Elle emploie conséquemment des hérauts chargés de nommer et de décrire tous ceux qui passent. Voilà pourquoi les journaux des pays neufs ont souvent l’air si outrageusement personnels. La tribu, en plus de cela, a besoin de renseignements rapides et sûrs touchant tout ce qui concerne la vie quotidienne dans les vastes espaces, ces nouvelles provenant de la terre, de l’air, de l’eau que les Peuples plus anciens ont abandonnées. Voilà pourquoi ses journaux paraissent parfois d’une trivialité si laborieuse.
Par exemple, un membre de la tribu, Pete O’Halloran, doué d’un nez rouge, a, pour faire ferrer son cheval, parcouru depuis son domaine une distance de trente milles, et incidemment cassé le boulon principal de sa voiture dans un mauvais endroit de la route. Le Héraut de la Tribu — pauvre feuille hebdomadaire aux pages stéréotypées — rattache, au moyen d’une insinuation, le nez rouge à l’accident, ce qui, aux yeux du public en général, est une maladroite diffamation. Mais le Héraut de la Tribu se rend compte que soixante-douze familles de la tribu se servent de cette route chaque semaine. C’est à elles de chercher à découvrir si l’accident était dû à l’ivrognerie de Pete, ou bien plutôt, ainsi que l’affirme énergiquement Pete lui-même, à l’état négligé de la route. Il se trouve que quinze personnes savent que le nez de Pete est une infirmité regrettable et que cet appendice ne doit pas servir à l’incriminer. Une de ces personnes, en flânant, vient expliquer l’affaire au Héraut de la Tribu qui, la semaine d’après, affirme hautement que la route devrait être réparée. En attendant, Pete, ravi d’avoir pu concentrer sur sa personne l’attention de sa tribu pendant quelques instants, remonte la scène sur une distance de trente milles, poursuivi par des annonces de boulons que l’on garantit sur facture comme ne devant jamais se briser et un peu plus tard (ce que la Tribu recherchait depuis le début) quelque autorité ou autre de la Tribu répare la route.