Tout cela n’est qu’un tableau sur une grande échelle, mais en regardant de plus près vous vous rendrez compte que l’instinct de préservation propre à la Tribu se trouve, de façon fort logique, à la base de toutes sortes de bizarres progrès modernes.
A mesure que la tribu se développe et que l’on ne voit plus l’horizon d’un bout à l’autre sans interruption, l’envie de connaître tout ce qui touche le voisin immédiat s’atténue — mais pas beaucoup. A l’extérieur des villes les grandes distances existent toujours, « les vastes domaines inhabités » dont parlent les annonces, et ceux qui se déplacent désirent ardemment rester au courant de ce qui se passe chez leurs semblables et leur donner de leurs propres nouvelles comme aux temps passés. L’homme qui surgit brusquement hors des ténèbres et entre au milieu du cercle formé par les feux ne manque pas, si c’est un homme digne de ce nom, de lever les deux mains en l’air et de dire : « Moi, qui suis un tel, me voici. » Il vous sera aisé de voir s’accomplir librement ces rites dans n’importe quel hôtel, lorsque le reporter (remplaçant le héraut de la tribu) vient jeter un coup d’œil sur la liste des visiteurs. Avant qu’il ait eu le temps de quitter le registre des yeux, il se trouve nez à nez avec le nouveau venu qui, sans désir déplacé de notoriété, explique ce qu’il veut et compte faire. Notez que c’est toujours le soir que le reporter s’occupe plus spécialement des étrangers. De jour il sait les affaires de sa propre ville et les gestes des chefs les plus voisins, mais lorsque vient l’heure de fermer la palissade, d’entourer le camp de wagons, de ramener en place le buisson d’épines qui bouche l’entrée, alors, dans tous les pays, il redevient le Héraut de la Tribu qui joue le rôle de Gardien Extérieur.
Il y a des pays où un homme est tripatouillé d’une façon indécente par les hérauts jacassants qui lui plongent leurs torches immondes en pleine figure jusqu’à ce qu’il soit à la fois roussi et enfumé. Au Canada, le « Qui vive ! Avance au ralliement » indispensable pour se renseigner sur vos intentions s’accomplit avec cette large convenance qui est la marque distinctive de tout le Dominion. Les paroles du nouveau venu sont transmises à la Tribu avec exactitude ; on ne lui met aucune ordure dans la bouche, et lorsque les hérauts estiment préférable de ne pas traduire certaines remarques ils expliquent pourquoi.
On avait toujours plaisir à rencontrer les reporters parce que c’étaient des hommes que leur pays intéressait. L’intérêt qu’ils lui portaient était pareil à celui que l’on trouve chez les jeunes chirurgiens ou les civils, intérêt vif et altruiste. Grâce à la guerre (des Boërs) beaucoup d’entre eux étaient allés jusqu’au bout du monde, de sorte qu’ils parlaient des nations sœurs d’une façon qui faisait plaisir à entendre. Par là les interviews — chose aussi ennuyeuse pour les reporters que pour ceux qui sont interviewés — devenaient souvent des conversations agréables, mais que l’on ne publiait pas. On sentait à chaque bout de la phrase rapide qu’on avait affaire à des joueurs entraînés, à des virtuoses, à des hommes bien équilibrés, qui croyaient aux décences qu’il faut respecter, aux confidences qu’il ne faut pas violer, à l’honneur dont il ne faut pas se moquer. (Par là peut s’expliquer ce que tout le monde m’a expliqué — que le terrorisme brutal de la Presse n’existe pour ainsi dire pas au Canada, — il en est de même pour la calomnie). Ils ne crachaient pas, ne se trémoussaient pas grotesquement, et n’intercalaient pas dans leur conversation des anecdotes savoureuses où leurs connaissances étaient traitées de voleurs et d’assassins. Pas une seule fois, non plus, d’un océan à l’autre, ils n’affirmèrent, ni eux ni leurs camarades, que leur pays « obéissait aux lois ».
Vous connaissez le premier Poteau Indicateur sur la Grand’Route Principale ? « Lorsqu’une femme assure qu’elle est vertueuse, un homme qu’il est parfait galant homme, ou une communauté qu’elle est loyale, un pays qu’il obéit aux lois — dirigez-vous dans la direction contraire ! »
Et pourtant, alors que la conversation des hommes était si agréable et si nouvelle, leur parole écrite semblait être jetée dans des moules conventionnels pour ne pas dire démodés. Il y a un quart de siècle, le sous-directeur d’un journal pouvait, en lisant le courrier, identifier, même de très loin, l’Argus de Melbourne, le Héraut du Matin de Sydney ou le Times du Cap. Même les extraits sans titre dévoilaient leur origine de même que la peau d’un animal trahit la bête qui l’a portée. Mais il remarquait alors que les journaux canadiens ne laissaient ni trace ni odeur et auraient pu venir d’aventure de n’importe quel lieu dans un rayon de trente degrés de latitude. Ce qui obligeait à faire une identification très précise. Aujourd’hui, l’espace laissé entre les lignes, les entêtes, les annonces de journaux canadiens, l’apparence extérieure de la première page qui ressemble à un damier de jeu d’échecs, et qui devrait être un beau dessin quotidien, le papier de pulpe, si cassant, la typographie disposée à la machine, tout cela est aussi « standardisé » que les wagons de chemin de fer du Continent. En vérité, lorsqu’on parcourt une pile de journaux canadiens, c’est comme si l’on essayait de retrouver sa couchette à soi dans un train à couloirs. Les bureaux des Journaux peuvent être classés parmi les organes les plus conservateurs qui soient, mais tout de même, après vingt-cinq ans, on pourrait admettre quelques petits changements ; on pourrait inaugurer quelque originalité dans l’expression ou dans la composition.
J’abordai ce sujet avec d’infinies précautions parmi un groupe formé de camarades du métier. — Vous voulez dire, dit un des jeunes, aux yeux francs, que nous sommes d’anciens numéros copiant un ancien numéro ?
C’était précisément ce que je voulais dire, je m’empressai donc de le nier. — Nous le savons bien, répondit-il avec entrain. N’oubliez pas que nous n’avons pas la mer autour de nous, et la taxe postale pour l’Angleterre vient seulement d’être abaissée. Tout s’arrangera.
Oui, sans doute ; mais en attendant on souffre de voir un peuple aussi magnifique se servir de mots de second ordre pour exprimer des émotions de tout premier ordre.
Ainsi l’on passe tout naturellement du Journalisme à la Démocratie. Chaque pays a droit à ses réserves, à ses faux semblants, mais plus un pays est « démocratique » plus est grand le nombre des frimes que l’étranger doit respecter. Certains des Hérauts de la Tribu se sont montrés à cet égard très bons pour moi, et, pour ainsi dire, me poussèrent du coude quand il fallait m’incliner dans la maison de Rimmon. Aux heures de bureau ils professaient une croyance ferme en ce mot béni « Démocratie » et qui signifie n’importe quelle foule qui s’agite, autrement dit cette chose sans recours qui vous passe à travers les parquets et tombe dans les caves ; fait couler un bateau de plaisir en se ruant de babord à tribord ; foule sous ses pieds et réduit en marmelade les gens parce qu’elle croit avoir perdu dix sous ; et se fait griller en obstruant les portes de sortie dans les théâtres qui ont pris feu. Une fois leur travail terminé, ils se détendaient, comme tout le monde. Beaucoup clignaient de l’œil, un petit nombre prenaient des airs cavaliers, mais tous reconnaissaient que le seul inconvénient dans la Démocratie était Démos — dieu jaloux aux goûts primitifs et à tendances despotiques. Un politicien qui l’avait vénéré sa vie entière m’en traça un portrait fidèle ; genre d’épître de Jérémie — le sixième chapitre de Baruch — rendu en un anglais impossible à citer.