Mais le Canada n’est pas encore une Démocratie idéale. D’abord il lui a fallu travailler dur dans un milieu âpre, ce qui entraîne des conséquences inévitables. Et puis la loi au Canada existe et elle est administrée, non en tant que surprise, comme plaisanterie, comme faveur, comme brigue, ou comme tour de force de jongleur turc, mais en tant que partie intégrale du caractère national — que l’on ne doit pas oublier, ou dont on ne doit pas plus parler que de son pantalon. Si vous tuez on vous pend, si vous volez on vous emprisonne. Cela a conduit à la paix, au respect de soi-même, et, si je ne me trompe pas, à la dignité innée du peuple. D’autre part — et c’est là que des complications sont à craindre — les chemins de fer et les bateaux à vapeur permettent l’introduction de gens qui ont toujours à leur disposition des robinets à eau chaude et froide, des tables garnies et de la faïence, jusqu’au jour où ils sont expulsés et renvoyés, tout ébahis, dans le désert. Les longues semaines d’eau salée, le long voyage à travers les plaines qui cuisaient et tannaient les premiers émigrants leur manquent totalement. Ils arrivent le corps mou et l’âme sans air. C’est ce que me fit bien comprendre un voyageur dans un train au milieu des Selkirks. Il se tenait sur l’arrière-plate-forme munie d’un bon garde-fou, regardait l’énorme épaule de la montagne toute couverte de sapins et autour de laquelle des hommes au péril de leur vie avaient construit chaque mètre de la voie, et s’égosillait : — Dites donc, pourquoi tout cela ne serait-il pas propriété de l’État ! Il n’y avait rien au monde, sauf la neige et l’escarpement qui pouvaient l’empêcher de descendre séance tenante et de chercher une mine pour son propre compte. Au lieu de cela il entra dans le wagon-restaurant. C’est là le premier des types que l’on rencontre.
Quelqu’un d’autre me raconta l’histoire bien connue d’une foule d’immigrants qui, lors d’un grand incendie dans une ville, revint au type primitif, et bloqua les rues en hurlant : « A bas le Czar. » C’est le second type. Quelques jours plus tard on me montra une dépêche apprenant qu’une communauté de Doukhobors, — encore des Russes — s’étaient, et pas pour la première fois, déshabillés et couraient, à toute vitesse, sur la voie, pour trouver le Messie avant que la neige ne vînt à tomber. La police les poursuivait munie de chauds vêtements de dessous, et les trains étaient priés de prendre des précautions pour ne pas les écraser.
Voilà donc trois sortes d’incapacité amenées dans le pays sur des bateaux à vapeur, le type mou, sauvage et fou. Il y a une quatrième espèce qui est soit indigène soit importée, — mais les démocraties ne la connaissent pas — de gens absolument pervers : des hommes et des femmes adultes, sains, qui prennent un vrai plaisir à faire le mal. Ces quatre classes agissant ensemble pourraient — c’est facile à concevoir, — donner naissance à une démocratie passablement pernicieuse ; l’hystérie étrangère, la folie sanglante et autres choses analogues renforçant l’ignorance, la paresse, l’arrogance locales. Par exemple, j’ai lu dans un journal une lettre exprimant de la sympathie pour ces mêmes Doukhobors. L’auteur de la lettre connaissait une communauté de braves gens en Angleterre (vous voyez où commence le mal !) qui allaient nu-pieds, ne payaient pas de contributions, se nourrissaient de noix et ne connaissaient que l’union libre. C’étaient des gens tout âme, et qui menaient des vies pures. Les Doukhobors étaient également purs, étaient tout âme, et avaient dans un pays libre le droit de vivre leur vie sans être opprimés, etc., etc. (Notez comment l’espèce molle importée rivalise avec l’espèce folle non moins importée). En attendant la police, outrée, donnait la chasse aux Doukhobors pour les vêtir de flanelle, pour qu’il leur fût possible de continuer à vivre et de produire un jour des enfants dignes d’épouser les fils de l’individu auteur de la lettre en question et les filles de la foule qui avait perdu la tête lors de l’incendie.
— Tout cela, nous le reconnaissons, répondirent hommes et femmes, mais que voulez-vous que nous y fassions ? Il nous faut du monde. Et ils faisaient voir des écoles vastes et bien équipées, où les enfants des immigrants slaves apprennent l’anglais et les chansons canadiennes. — Lorsqu’ils sont grands, disait-on, vous ne pouvez pas les distinguer des Canadiens. C’était merveilleux. Le professeur montre des plumes, des bobines, etc., en désignant ces articles en anglais ; les enfants répètent à la manière chinoise. Au bout de quelque temps, lorsqu’ils possèdent assez de mots, ils se trouvent à même d’établir comme un pont entre ce qu’ils savent et ce qu’ils ont appris dans leur propre pays ; de sorte qu’un garçon de douze ans pourra, mettons au bout d’un an, faire une bonne rédaction en anglais sur son voyage de Russie ; raconter par exemple combien sa mère a payé en route pour sa nourriture et à quel endroit son père a obtenu son premier travail. De plus, il mettra la main sur son cœur et dira : « Je, suis, un, Canadien. » Cela fait plaisir au Canadien qui forcément se sent très fier d’un immigrant qui doit tout à la terre qui l’a adopté et l’a lancé. Madame La Bienfaitrice dans un village anglais témoigne pareil intérêt à un enfant qu’elle a aidé à faire son chemin dans la vie. Mais l’enfant la récompense-t-il par sa gratitude et sa bonne conduite ?
Personnellement, on ne peut avoir beaucoup d’affection pour ceux qui ont renoncé à leur propre pays. Il se peut qu’ils aient eu de bonnes raisons, mais ils ont enfreint les règles du jeu et devraient être punis au lieu de voir augmenter leur cote. Et il n’est pas vrai, comme les gens prétendent, que quelques bons repas et de beaux habits effacent toute trace d’instinct étranger et d’hérédité. Mille années ne peuvent pas compter comme hier quand il s’agit de l’humanité, on n’a qu’à jeter un coup d’œil sur les races de l’autre côté de la frontière pour se rendre compte combien, dans les façons de concevoir, dans les manières, dans l’expression et dans la morale, le Sud et le Sud-Est modifient, profondément, fatalement le Nord et le Nord-Ouest. Voilà pourquoi le spectacle de ces femmes aux yeux de jais, à la peau épaisse, portant des tabliers, avec des mouchoirs autour de la tête et les mains chargées de paquets orientaux, m’a toujours fâcheusement impressionné.
— Mais pourquoi acceptez-vous pareille marchandise ? demandai-je. Vous savez qu’elle ne vous vaut pas, et elle sait qu’elle ne vous vaut pas et c’est mauvais pour l’un comme pour l’autre. Mais que faites-vous avec les immigrants anglais ?
Les réponses furent précises : « Parce que les Anglais ne travaillent pas ; parce que nous en avons assez des hommes avec pension et des cagnards qu’on nous envoie ici ; parce que les Anglais sont pourris de socialisme ; parce que les Anglais ne s’adaptent pas à notre genre de vie. Ils regimbent en présence de notre façon de faire. Ils sont constamment à nous expliquer comment on fait en Angleterre. Ils portent des fraises ! Ne connaissez-vous pas l’histoire de l’Anglais qui s’était perdu et que l’on trouva à moitié mort de soif au bord d’une rivière ? Lorsqu’on lui demanda pourquoi il ne buvait pas il répondit : — Comment diable voulez-vous que je fasse sans vairre ?
— Mais, insistai-je, pendant tout mon voyage de cinq mille kilomètres, ce sont là d’excellentes raisons pour que l’on amène l’Anglais. Il est vrai que dans son propre pays on lui apprend à éviter le travail, parce que des gens bien intentionnés, mais bêtes, vont jusqu’à se bousculer les uns les autres pour se porter à son secours, le débaucher et l’amuser. Chez vous le Général Janvier lui donnerait du nerf. Les gens pensionnés sont une plaie pour toutes les branches de la Famille, mais vos manières et votre morale ne doivent pas être à ce point peu résistantes pour souffrir de la présence parmi vos six millions de quelques milliers des leurs. Quant au socialisme, l’Anglais pris en lui-même est l’animal le moins social qui soit. Ce que vous appelez son socialisme est ce qui tient lieu chez lui de Diabolo et des concours de devinettes. Pour ce qui est de ses critiques, vous ne voudriez pas tout de même épouser une femme qui aurait toujours le même avis que vous sur toutes choses ? Il vous faut choisir vos immigrants de même façon. Vous reconnaissez que le Canadien est trop occupé pour regimber contre quoi que ce soit. Quant à l’Anglais il regimbe contre tout par nature. (« Assurément tout cela c’est bien lui », dirent-ils). Il regimbe par principe et c’est ce qui procure la civilisation. Il en était de même pour l’Anglais et son instinct à propos de son verre à boire. Chaque pays neuf a besoin, et c’est un besoin vital, d’avoir un demi pour cent de sa population dressé à mourir de soif plutôt que de boire dans la main. Vous ne cessez de parler de la seconde génération de vos Smyrniotes et de vos Bessarabiens. Pensez donc ce qu’est la seconde génération des Anglais.
Ils essayèrent bien de se la représenter — mais apparemment sans grand enthousiasme. Il y avait une étrange réticence dans leur conversation, — comme un brusque effarement — lorsqu’on touchait à ces questions. Au bout d’un certain temps, je me rendis auprès d’un Héraut de la Tribu en qui je pouvais avoir confiance, et lui demandai, à brûle-pourpoint, en quoi consistait la difficulté, et qui, en définitive, la provoquait.
— C’est le Travail, me dit-il. Vous feriez mieux de ne pas vous en occuper.