— Fort bien, répliquai-je. Comment pensez-vous vous y prendre ?
— Cela ne nous regarde pas. Le Sentiment Général, etc.
— Sans doute. Le Sentiment est une belle chose, mais que comptez-vous faire ? Il ne condescendait pas à s’abaisser jusqu’à fournir des détails, mais ne cessait de répéter le Sentiment, que, me conformant à ma promesse, je ne manque pas de rapporter ici.
Un autre fut un peu plus explicite. — Le Chinois, dit-il, nous désirons le garder, mais le Japonais doit partir !
— Mais alors qui prendra sa place ? Ce pays-ci n’est-il pas un peu trop neuf pour qu’on en chasse les gens à coups de pied ?
— Nous devons développer nos Ressources lentement, Monsieur, sans perdre de vue les Intérêts de nos Enfants. Nous devons conserver le Continent pour les Races qui s’assimileront avec les Nôtres. Nous ne devons pas nous laisser submerger par des Étrangers.
— Alors amenez votre propre race, et amenez-la vite, osai-je répondre. Voilà cependant la seule observation qu’il ne faut pas faire dans certaines régions de l’Ouest. Je perdis de mon prestige furieusement pendant qu’il expliquait (tout comme les Hollandais l’avaient fait au Cap, il y a de ça des années) comme quoi la Colombie Britannique n’était pas du tout aussi riche qu’elle en avait l’air ; qu’elle était étouffée par des capitalistes et monopoleurs de toute sorte ; la main-d’œuvre des blancs devait être interrompue, nourrie et chauffée pendant l’hiver ; que les frais d’existence étaient énormes ; qu’on touchait à la fin d’une ère de prospérité, que les années maigres arrivaient enfin, que même si des mesures étaient devenues nécessaires pour faire venir d’autres blancs elles devaient être prises avec beaucoup de précaution. Puis il ajouta que les tarifs des chemins de fer de la Colombie Britannique étaient si élevés qu’ils empêchaient les émigrants de s’y rendre.
— Mais est-ce que les tarifs n’ont pas été diminués ? demandai-je.
— Si, — si, je crois, mais on a tellement besoin d’immigrants qu’ils sont raflés avant d’arriver aussi loin du côté Ouest. Il ne faut pas oublier non plus que la main-d’œuvre d’ouvriers de métier est bien différente de la main-d’œuvre agricole. Elle dépend de tant de choses. Et puis, il faut que le Japonais parte.
— C’est ce que l’on m’a dit. Mais on m’a raconté aussi qu’il y avait des laiteries et des vergers dans la Colombie Britannique qu’on a dû abandonner parce qu’on ne trouvait personne ni pour traire ni pour cueillir les fruits. Pensez-vous que ce soit vrai ?