— Je crois que c’est d’ici que vous pourrez le mieux la voir, dit l’un.

— Non, c’est plutôt d’ici, dit l’autre, et leurs voix prenaient une intonation plus douce en la nommant.

Puis, pendant une heure, nous avons dévoré à toute vitesse la vraie prairie, de grandes plaines vert-jaune traversées par d’anciennes pistes de buffles, ce qui ne rend pas les ressorts d’automobiles meilleurs, jusqu’au moment où se dressa, isolée, à l’horizon, une cheminée, tel un mât en pleine mer, et, tout autour, se trouvaient encore des hommes et des femmes au cœur réjoui, un appentis, une ou deux tentes pour des ouvriers, le squelette du mécanisme à fabriquer des briques, un puits de quinze pieds carrés s’enfonçant à soixante pieds jusqu’à la terre glaise, et, noir et raide, le tuyau d’une mine de gaz naturel. Tout le reste c’était la Prairie, rien d’autre que la courbe de l’écorce terrestre — avec de petits oiseaux solitaires s’appelant les uns les autres. J’avais cru qu’il était impossible que cela fût plus simple, plus audacieux, plus impressionnant jusqu’au moment où je vis des femmes en jolies robes s’approcher et regarder avec précaution les valves à gaz d’où s’échappait la vapeur.

— Nous avons pensé que cela vous intéresserait, me dirent tous ces gens joyeux ; et tout en riant et en devisant ils discutèrent leurs projets pour construire, d’abord leurs villes puis celles des autres, en briques de toutes sortes ; indiquant des chiffres de production et les frais d’installation qui vous coupaient la respiration. A l’œil nu l’affaire n’était rien de plus qu’un pique-nique inédit, charmant. Ce qu’elle voulait dire en réalité c’était la création d’un Comité qui modifierait le fond même de la civilisation sur un rayon de cent soixante kilomètres à la ronde. Il me semblait que j’assistais aux plans de construction de Ninive, et quoi qu’il arrive de bon à cette petite ville qui est née heureuse, j’en veux toujours réclamer une part.

Mais la place me manque pour raconter comment nous avons mangé avec l’appétit que donne la Prairie, dans les quartiers des hommes, un repas préparé par un artiste ; comment nous sommes revenus à la maison à des vitesses dont même un enfant n’a jamais entendu parler, et auxquelles aucun adulte ne devrait se livrer ; comment les autos s’enlisèrent au gué, et tirèrent des bordées sur le ponton jusqu’à ce que même Charon sourit ; comment d’énormes chevaux arrivèrent et firent gravir aux autos les pentes caillouteuses jusque dans la ville, comment, en rencontrant des gens endimanchés en voiture et à pied, nous avons pris des airs recueillis et vertueux, et comment la compagnie joyeuse subitement et doucement s’éclipsa pensant que ses invités devaient être fatigués. Je ne saurais vous donner une idée de la folâtrerie pure, irresponsable, qui caractérisa le tout, de la bonté affectueuse, de l’hospitalité gaie et ingénieuse qui régnait si délicatement dans toute l’affaire, pas plus que je ne saurais décrire une certaine demi-heure passée dans le calme du crépuscule juste avant de partir, lorsque la compagnie se réunit de nouveau pour les adieux, cependant que de jeunes couples se promenaient par les rues et que la réverbération des lampes à gaz naturel, qu’on n’éteignait jamais, donnait aux feuilles des arbres une coloration pareille à celle des décors de théâtre.

Ce fut une femme, dont la voix sortait de l’ombre, qui exprima ce que nous sentions tous : — Voyez-vous, nous sommes tout simplement amoureux de notre ville.

— Nous aussi, dis-je.

Et la petite ville disparut derrière nous.

DES MONTAGNES ET LE PACIFIQUE

La Prairie, ce qui du moins mérite ce nom, finit à Calgary, au milieu des ranches à bétail, des usines, des brasseries, et des travaux d’irrigation s’étendant sur trois millions d’acres. La rivière qui charrie le bois de charpente depuis la montagne jusqu’à la ville ne glisse pas souple en bruissant comme les rivières de la Prairie, mais gronde en passant au-dessus des barres de cailloux bleus, et la coloration légèrement verdâtre de ses eaux fait soupçonner les neiges.