— Eh bien ! et votre Chance ? dis-je.
— Comment ! répondit l’un d’eux, vous n’avez pas entendu parler de notre gaz naturel — le plus grand gaz naturel qui soit au monde ? Ah ! venez donc voir.
On m’emporta en tourbillon jusqu’à un dépôt rempli de machines et d’ateliers à mécaniques actionnés par du gaz naturel, sentant légèrement l’oignon frit, qui sort de terre, à une pression de trois cents kilogs qui, grâce à des valves et des robinets, est réduit à deux kilogs. Il y avait là en fait de Chance de quoi créer une métropole. Représentez-vous le chauffage et l’éclairage de toute une ville, sans parler de force motrice, installés avec la seule dépense des tuyaux.
— Y a-t-il des limites aux possibilités que cela suppose ? demandai-je.
— Qui sait ? Nous ne faisons que commencer. Nous vous montrerons une fabrique de briques, là-bas dans la prairie, et que le gaz fait marcher. Mais pour le moment nous voulons vous faire voir une de nos fermes favorites.
Et les automobiles repartent, filant comme des hirondelles sur des routes de toutes les dimensions et grimpant pour arriver jusque sur ce qui paraissait être le Haut Veldt lui-même. Un commandant de la Police montée, qui avait fait une année de la Guerre (du Transvaal), nous expliqua comment les grilles entourant les fermes à autruches et les petits « meercats » tantôt assis et tantôt galopant dans l’Afrique du Sud lui avaient donné la nostalgie des « gophers » au bord de la route et des kilomètres interminables de grillages en fil de fer le long desquels nous courions. (La Prairie n’a rien à apprendre du Veldt en ce qui concerne les grillages ou les portes habilement combinées.)
— Après tout, dit le Commandant, il n’y a pas de pays qui puisse rivaliser avec celui-ci. J’y suis depuis trente ans et je le connais d’un bout à l’autre.
Alors ils désignèrent du doigt les quatre coins de l’horizon, mettons à quatre-vingts kilomètres, dans quelque direction que l’on se tournât — et en donnèrent les noms.
Le fermier amateur d’expositions était parti avec sa famille pour le culte mais nous, en tant qu’amis, avons pu nous glisser chez lui et arriver devant la maison silencieuse, toute neuve, avec sa grange bien ordonnée, et un immense monticule de blé cuivré entassé au soleil entre deux amoncellements de balle dorée. Chacun en prit un peu entre les doigts et dit ce qu’il en pensa, — il devait valoir, tel quel, sur le Veldt, quelques centaines de louis d’or. Et pendant que nous nous mettions, assis en cercle, sur les machines agricoles, il nous semblait entendre, au milieu du calme émanant de la maison fermée, la terre prodigue qui se préparait en vue de nouvelles moissons. Il n’y avait pas à vrai dire de vent, mais plutôt aurait-on dit comme une poussée de toute l’atmosphère de cristal.
— Et maintenant allons voir la briqueterie, s’écrièrent-ils. Elle se trouvait à plusieurs kilomètres. Le chemin qui y menait passait, par une descente inoubliable à jamais, jusqu’à une rivière aussi large qu’est l’Orange au pont de Norval, bruissant entre des collines de boue. Un vieil Écossais ressemblant à s’y méprendre à Charon, avec des bottes montant jusqu’à la hanche, dirigeait un ponton qui, maintenu par un fil de fer, faisait la navette. Les automobiles intrépides grimpèrent avec force cahots sur ce bac à travers un pied d’eau et Charon, sans relâche, nous mena majestueusement à travers la sombre et large rivière jusqu’à l’autre bord. Une fois là nous fîmes volte-face pour contempler l’heureuse petite ville, et échanger nos impressions au sujet de son avenir.