Nous avons passé à travers une véritable chaîne de petites villes se touchant presque, où je me souviens d’avoir vu de temps à autre un pâturage, et à travers de grandes villes jadis représentées seulement par une pancarte, un garage, et deux agents de la police du Nord-Ouest. En ces temps-là, les gens démontraient que le blé ne pousserait pas au delà de telle ou telle ligne fixée par le premier idiot venu, ou bien que s’il y poussait personne ne s’en occuperait. Et voici que le Blé s’avançait, marchant avec nous à perte de vue ; les chemins de fer s’étaient portés à trois ou quatre cents kilomètres au nord, peuplant un nouveau pays à blé ; et plus au nord encore, le Grand Tronçon était en train de continuer la ligne suburbaine longue de quelques milliers de kilomètres, avec des embranchements qui iraient peut-être jusqu’à Dawson City, en tous cas jusqu’à la baie de Hudson.

« Venez au Nord et regardez ! s’écriaient les Lutins du Chemin de fer, ici vous n’en êtes qu’à la lisière. » Je préférai suivre la vieille route et regarder, ébahi, les miracles accomplis depuis mon temps. L’Hôtel d’autrefois, à la façade en toc, à l’intérieur creux, et qui était seul connu dans l’Ouest, avait cédé la place à des bâtiments en pierre ou en brique hauts de cinq étages, à des Bureaux de Poste faisant pendants. De temps à autre quelque fragment du passé oublié par mégarde demeurait accroché à une ville, et permettait de reconnaître en elle une vieille connaissance, mais le plus souvent il fallait s’éloigner d’un kilomètre et regarder de loin — tout comme on tient un palimpseste contre la lumière, — pour pouvoir identifier les lignes tracées au début maintenant recouvertes depuis longtemps. Chaque ville pourvoyait à la vaste région fermière derrière elle et chaque école arborait le drapeau national anglais au bout d’un mât dans la cour de récréation. Il paraîtrait qu’on n’apprend aux écoliers ni à détester ni à mépriser leur propre pays, ni à en solliciter des secours.

Je dis à voix basse à un des voyageurs que j’étais un peu las de la tyrannie du Blé qui avait duré trois jours, en même temps que choqué de voir les fermiers brûler de la paille si propre et faire des feux de joie avec leur menue paille. — Vous retardez beaucoup, me dit-il. Il y a des vergers et des laiteries et d’autres exploitations agricoles, autant que vous en voudrez, qui marchent dans tous ces pays-ci, — sans parler de l’irrigation plus à l’Ouest. Le Blé n’est pas notre unique roi, de beaucoup. Attendez que vous soyez à tel ou tel endroit. C’est là que je fis la rencontre d’un prophète et d’un prédicateur, sous la forme d’un commissionnaire du Commerce de l’endroit (toutes les villes en ont), qui me montra d’un air résolu les légumes que produisait sa région. Et c’en étaient des légumes ! tous rangés avec soin dans un petit kiosque près de la gare.

Je crois que le pieux Thomas Tusser aurait chéri cet homme. — La Providence, disait-il, répandant à chaque geste des brochures, n’a pas voulu le Blé éternel dans cette région. Non, Monsieur ! Notre affaire à nous c’est de devancer la Providence, d’aller au-devant d’elle avec la culture mixte. Vous intéressez-vous à la culture mixte ? Ah ! dommage alors que vous ayez manqué notre exposition de Fruits et Légumes. Ce genre de culture, ça vous réunit les gens. Je ne prétends pas que le Blé vous rétrécit, mais j’ose affirmer que la première rend plus sociable et rapporte davantage. Nous nous sommes laissé hypnotiser par le Blé et le Bétail. Eh bien — mais non, le train ne part pas encore, — je vais vous dire quelles sont mes idées là-dessus.

Pendant quinze minutes superbes il me livra la quintessence de la culture mixte accompagnée d’incursions sur le terrain de la betterave (saviez-vous qu’on est en train de faire du sucre à Alberta ?) et il se mit à discourir, avec la dévotion qui convenait, sur la sombre poussière des cours de fermes qui est la mère de toutes choses.

— Ce qu’il nous faut maintenant, s’écria-t-il en prenant congé de moi, ce sont des hommes, encore des hommes. Oui, et des femmes.

Ils ont un bien grand besoin de femmes pour aider dans les travaux domestiques, et faire face à la terrible poussée qui les accable à la moisson — des filles qui puissent aider dans la maison, la laiterie, le poulailler, jusqu’à ce qu’elles se marient.

Déjà se manifeste en ce sens un véritable afflux : tel colon, satisfait des conditions qu’il y trouve en amène d’autres de l’Angleterre. Mais si un dixième de l’énergie que l’on gaspille en « Réformes sociales » pouvait être consacré à organiser et à surveiller convenablement l’émigration (le « Travail » ne s’oppose pas encore à ce que les gens travaillent le sol), nous pourrions faire quelque chose qui vaille la peine qu’on en parle. Les races qui travaillent et qui ne forment pas des Comités se mettent à travailler la terre au moins aussi vite que les nôtres. Cela rend jaloux et inquiet de voir des étrangers en train de puiser, quoique honnêtement, dans ces trésors de bonne chance et de vie saine.

Il se trouvait, sur la voie, une ville au sujet de laquelle j’avais entendu une discussion, pour la première fois, presque vingt ans auparavant, entamée par une loque de chercheur d’or qui voyageait dans un fourgon : — Jeune homme, me dit-il après une prophétie toute professionnelle, vous entendrez parler de cette ville si Dieu vous prête vie. Elle est née heureuse.

Plus tard, j’eus l’occasion de la revoir, c’était une voie de garage à côté d’un pont où les Indiens vendaient des ornements en perles tressées. Et à mesure que s’écoulaient les années, j’apprenais que la prophétie du vieux chemineau s’était réalisée et qu’une chance — je ne savais laquelle — était échue à la petite ville auprès du grand fleuve. C’est pourquoi, cette fois-ci, je m’arrêtai pour m’en assurer. C’était une belle ville de six mille habitants, un embranchement à côté d’un immense pont en fer ; à la gare il y avait un jardin public plein d’arbres. Une joyeuse compagnie d’hommes et de femmes, que cet air, cette lumière et leur propre amabilité rendaient frères et sœurs avec nous-mêmes arrivèrent en automobiles et occupèrent notre journée de la façon la plus agréable qui soit.