Et au moyen de l’asphalte et du béton on refoule la prairie à chaque saison de construction. Puis venaient les maisons de parade, construites par des hommes riches, eu égard pour l’honneur et la gloire de leur ville, ce qui est le premier devoir de l’opulence dans un pays neuf.
Nous avons passé, serpenté, au milieu de boulevards et d’avenues, larges, propres, bordés d’arbres, inondés de soleil et balayés d’air si pur qu’il interdisait toute idée de fatigue, avons bavardé d’affaires municipales, impôts municipaux jusqu’au moment où, dans un certain silence, on nous fit voir un faubourg de maisons, de boutiques, de banques négligées, dont les flancs et les côtés étaient devenus graisseux à force d’être frottés par des épaules de cagnards. La saleté et des boîtes en fer-blanc envahissaient toute la rue. On y sentait moins la hideur de la pauvreté que le manque du sens de la propreté. Certaine race préfère vivre dans cette atmosphère.
Puis rapide aperçu d’une cathédrale froide, blanche, d’écoles en briques rouges, presqu’aussi grandes (Dieu soit loué !) que certains couvents, d’hôpitaux, d’instituts, un kilomètre environ de magasins, et, enfin, un lunch tout à fait intime dans un Club, qui aurait fort étonné mon Anglais de Montréal, et où des hommes, jeunes encore, parlaient de Fort Garry, tel qu’ils se le rappelaient, pendant que des histoires touchant la fondation de la ville, et celles d’expédients administratifs et d’accidents administratifs se mêlaient aux prophéties ou frivolités des hommes plus jeunes.
Il reste encore quelques endroits où les hommes savent s’occuper de grosses affaires avec doigté et légèreté, et qui prennent pour avérées plus de choses qu’un Anglais en Angleterre ne pourrait tirer au clair en une année. Mais on ne rencontrerait pas beaucoup d’Anglais à un lunch dans un Club de Londres qui auraient pu s’engager à construire Le Mur de Londres ou qui auraient aidé à contraindre le roi Jean à signer la Grande Charte.
J’eus deux visions de la ville. La première par une journée grise, du toit d’un bâtiment monstre d’où elle semblait déborder et remplir de bruits toute la vaste coupe de l’horizon, et pourtant, tout autour de ses bords des jets de vapeur et les cris impatients de machines prouvaient qu’elle minait la Prairie comme un feu qui couve.
La seconde fut une silhouette du flanc de la ville, mystérieuse comme une ligne de falaises non explorées, sous un ciel barré de rouge incarnat depuis le zénith jusqu’au sol où elle s’étendait, couleur d’émeraude pâle, derrière les remparts inégaux. Lorsque notre train s’arrêta dans le crépuscule final et que les rails brillèrent rouge-sombre, j’aperçus la profonde soulevée de cette houle et, à travers les sept milles de ses plaines empourprées, je vis en bas le papillotement doré de ses lumières. C’est une chose assez effarante que d’écouter quelque avant-garde de la civilisation se parlant à elle-même dans la nuit sur le même ton qu’une ville vieille de mille années.
Tout le pays à l’entour est criblé de voies ferrées, trains de marchandises ou de plaisir inconnus il y a quinze ans ; et il fallut pas mal de temps avant que nous n’atteignîmes la prairie nette avec l’air, l’espace, et la terre découverte. L’air ici est différent de tout air qui ait jamais soufflé, l’espace est plus étendu que tout autre espace, parce qu’il retourne vers un libre Pôle, sans rien rencontrer sur sa route, et la terre découverte garde le secret de sa magie aussi étroitement que la mer ou le désert.
Ici les gens ne se heurtent pas les uns contre les autres en tournant le coin, mais voient avec ampleur et tranquillité, de très loin, ce qu’ils désirent, ou ce qu’ils veulent éviter, et ils tracent leur chemin en conséquence à travers les ondulations, les creux, les langues, les défoncements et les élargissements du terrain.
Lorsque l’horizon sans bornes et la voûte du ciel élevé commencent à accabler, la terre ménage de petits étangs et de petits lacs, blottis dans des creux aux flancs paisibles où l’on peut descendre et sortir des flots d’air et se délecter à des distances petites et familières. La plupart des femmes que je rencontrai près des demeures étaient, en bas, dans les creux, et la plupart des hommes étaient sur les crêtes et sur la plaine. Une seule fois, comme nous nous arrêtions, une femme dans une voiture fondit, pour ainsi dire du ciel, en ligne droite sur nous, par une route dorée qui dévalait entre des terres noires et labourées. Lorsque le cheval, qui avait la direction des affaires, se fut arrêté devant les wagons, elle secoua la tête d’un air mystérieux et nous montra un très petit bébé blotti sur son bras. Elle était, à n’en point douter, quelque Reine exilée fuyant vers le Nord pour y fonder une dynastie et créer un pays. La Prairie revêt toute chose d’un air féerique.
Des deux côtés de la voie, à perte de vue, on battait le blé. La fumée des machines montait, en perspective ordonnée, à côté des amoncellements de menue paille : d’abord une machine, puis une maison, puis un tas de menue paille, puis du blé en moyettes — après cela, répétez ce même dessin sur toute l’étendue d’un certain nombre de degrés de longitude se suivant sur l’hémisphère.