— Merci bien. Et vous ne pensez pas qu’une tentative pour introduire l’immigration blanche réussisse ?

— Non, si elle ne convenait pas au Travail. Essayez, si vous voulez, mais vous verrez ce qui arrivera.

En tenant compte de cette indication j’ai fait une expérience dans une autre ville. Il y avait là trois hommes haut placés, riches, tous les trois vivement préoccupés du développement de leur terre, tous trois affirmaient que ce qui manquait à la terre c’était l’immigration blanche. Et tous les quatre nous en avons parlé, dans tous les sens, de toutes les manières possibles et imaginables. La seule chose sur laquelle leur avis ne variait pas c’était, qu’au cas où l’on importerait de quelque façon que ce fût des blancs en Colombie Britannique, le recrutement pouvant être confié à des particuliers ou à d’autres, les mesures nécessaires devaient être prises secrètement, sans quoi les affaires des intéressés en souffriraient.

A cet endroit, j’abandonnai la conversation touchant la Grande Question qui Agite Toute Notre Communauté ; je vous laisse, à vous plus spécialement, Australiens et Habitants du Cap, le soin d’en tirer vos conclusions.

Extérieurement, la Colombie Britannique paraît être la région la plus riche et la plus séduisante de tout le Continent. En plus de ses ressources propres elle a de bonnes chances d’acquérir un immense commerce avec l’Asie, qu’elle désire ardemment. Sa terre, en bien des endroits sur de vastes étendues, convient admirablement au petit fermier et à l’arboriculteur, qui peut envoyer son camion aux villes. De tous les côtés j’entendis réclamer de la main-d’œuvre de toute espèce. Et d’autre part, dans nul autre lieu sur le Continent je ne rencontrai tant d’hommes qui décriaient la valeur et les possibilités de leur pays, ni qui s’appesantissaient plus volontiers sur les souffrances et les privations que l’immigrant blanc avait à endurer. Je crois que deux ou trois messieurs se sont rendus en Angleterre pour expliquer les inconvénients de vive voix. Il est possible qu’ils encourent une très grande responsabilité actuellement, et une plus terrible encore dans l’avenir.

LES VILLES FORTUNÉES

Après la Politique, revenons à la Prairie qui est le Grand Veldt, et, en plus, l’Espoir, l’Activité, et la Récompense. Winnipeg en est la porte d’entrée, grande cité dans une grande plaine, et qui se compare elle-même, très innocemment du reste, à d’autres villes de sa connaissance, mais elle en diffère totalement.

Lorsqu’on vient à rencontrer, dans sa propre maison à elle, une femme que l’on n’a pas vue depuis son enfance, elle vous est tout à fait inconnue jusqu’au moment où quelque geste, quelque intonation vous rappelle le passé, et alors on s’écrie : — Mais, tout de même, c’est bien vous ! Cependant l’enfant s’est évanouie, la femme et ses influences ont pris sa place. Je m’efforçais vainement de retrouver la ville gauche et laide que j’avais connue, elle si peu formée, et qui insistait tant sur sa modestie. J’osai même rappeler le fait à un de ses habitants : — Je m’en souviens, dit-il en souriant, mais nous étions jeunes à ce moment-là. Tout ceci, — il indiquait du doigt une avenue, immense étendue qui plongeait sous trente voies de chemin de fer, — est né dans les dix dernières années — pratiquement dans les cinq dernières années. Il nous a fallu agrandir tous ces dépôts là-bas en y ajoutant deux ou trois étages ; malgré cela c’est à peine si nous commençons à progresser. Nous ne faisons que commencer.

Dépôts, voies de garage, et choses analogues, ne sont que des jetons dans le Jeu du Blanc, et que l’on peut ramasser et resservir de nouveau selon les variations de la partie. Ce qui me réjouissait surtout là-dedans, c’était l’esprit répandu partout dans l’air léger et palpitant — ce nouvel esprit de la ville nouvelle. Winnipeg possède des « Choses » en abondance, mais elle a appris à ne pas se laisser aveugler par elles, et par là elle est plus âgée que bien d’autres villes. Nonobstant il importait de les faire valoir — car faire valoir sa ville c’est, pour l’homme de jugement, ce qu’est pour une femme faire des emplettes. D’abord venaient les faubourgs, kilomètre sur kilomètre de maisons de bois, aux contours précis, chaudes maisons coquettes, chacune d’elles séparée sans jalousie de sa voisine par la plus légère des bornes. On pouvait, grâce à leur architecture, en fixer la date, en remontant décade par décade jusqu’autour de 1890, c’est-à-dire à l’époque où commença la civilisation ; deviner, à quelques dollars près, leur prix de revient, les revenus de leurs propriétaires, et poser des questions au sujet des nouvelles inventions ménagères.

— Les rues d’asphalte et les contre-allées en béton sont à la mode depuis quelques années, dit notre hôte, pendant que nous en traversions au trot kilomètre sur kilomètre. Nous avons trouvé que c’était le seul moyen d’avoir raison de la boue de la prairie. Regardez ! Là même où se terminait la route audacieuse, s’étendait, invaincue, au même niveau que le pâle asphalte, la tenace prairie, par-dessus laquelle la civilisation se frayait un chemin vers l’Ouest.