Il y a beaucoup de divinités locales sur la route qui passe à travers les Montagnes Rocheuses ; vieilles montagnes chauves qui ont abandonné jusqu’à la moindre parcelle de verdure, et se dressent revêtues de plis de rocher argenté, que l’œil parcourt lentement comme lorsqu’on a le délire ; montagnes folles, aux cornes aiguës, entourées comme d’une guirlande de brumes dansantes ; fakirs du bord de la route, assis, le front penché, le dos voûté, plongés dans la méditation, courbés sous un fardeau de glace qui s’épaissit un peu plus tous les ans ; montagnes présentant d’un côté un bel aspect mais, de l’autre, ravinées de creux où ne pénètre jamais le soleil, où la neige de l’année dernière est noircie par la saleté et la fumée des feux de forêts de cette année-ci. L’égouttement qui sort de là s’écoule à travers des dévalements de cailloutis et de débris jusqu’au moment voulu, et alors le demi-kilomètre de talus miné glisse, et hurlant se précipite dans la vallée épouvantée.
La voie ferrée s’y fraye un chemin sinueux, faisant d’inexplicables écarts et détours, un peu comme avance le daim traversant la clairière, marchant diagonalement et passant avec appréhension à des endroits qui paraissent aisés. C’est seulement lorsque la voie a dépassé une bosse ou deux que l’on se rend compte, en apercevant, en arrière, et en haut, une pente menaçante, pourquoi le train n’a pas suivi la route en apparence plus facile qui se trouve de l’autre côté de la gorge.
De temps à autre les montagnes s’écartent et bercent entre elles quelque vallée dorée aux lents cours d’eau, aux gras pâturages, et aux hautes terres qui ressemblent à des parcs : c’est tantôt quelque petite ville, tantôt le bruit de clochettes suspendues au cou des vaches et qui tintent parmi des buissons d’arbustes à baies ; tantôt des enfants qui n’ont jamais vu le soleil se lever ni se coucher, qui poussent des cris lorsque passent les trains ; et tantôt de vrais jardins entourant les maisons.
A Calgary, il avait gelé et les dahlias étaient morts. Mais le lendemain, voici que des capucines fleurissaient, indemnes, tout près des quais de la gare, et l’air était lourd et liquide du souffle du Pacifique ! On sentait changer l’esprit du pays à mesure que se changeaient les contours des montagnes, à tel point que, parvenu aux plaines plus basses du Fraser, il semblait que même les dunes de Sussex devaient avoir plus d’affinité avec la Prairie que la Colombie Britannique. Les gens de la Prairie remarquent la différence, et les gens des Montagnes insistent — à tort, à mon avis — là-dessus. Peut-être que cette magie s’explique par l’odeur d’étranges plantes toujours vertes, ou de mousses inconnues en dehors de ces parages ; ou bien il se peut que cette odeur soit renvoyée, de parois en parois, des crevasses et gorges sans limite d’âge ; mais, à mon avis, elle semblait sortir bien plutôt de l’immense mer qui baigne l’Asie lointaine, l’Asie où les montagnes, les mines et les forêts sont alliées entre elles.
Nous nous sommes reposés un jour, bien haut dans les Montagnes Rocheuses, pour pouvoir visiter un lac taillé dans du jade pur, et qui a la propriété de colorier de sa propre teinte chaque image qui se reflète dans son sein. Une ceinture de bois de charpente, brun et mort, sur le faîte d’un rocher escarpé, paraissait, vu sens-dessus-dessous, comme de sombres cyprès montant d’entre des gazons verts, tandis que les neiges reflétées à la surface de l’eau étaient d’un vert pâle. En été beaucoup de touristes s’y rendent, mais nous ne vîmes rien, sinon le lac enchanteur qui s’étendait muet au milieu des forêts environnantes, où parmi de la mousse grise et bleue poussaient des lichens rouges et orange. Nul son à part le bruit du torrent qui se pressait à travers un encombrement de bûches blanches comme des ossements humains. Tout cela aurait pu appartenir au Thibet ou à quelque vallée inexplorée derrière le Kinchinjunga et n’avait rien à voir avec l’Ouest.
Au moment où notre voiture parcourait l’étroit sentier de la colline, un poney de somme, couleur pie, avec des yeux d’un bleu de porcelaine, déboucha à un tournant de la route, suivi de deux femmes aux cheveux noirs, tête nue, portant des boléros de passementerie en perles et montées à califourchon. Une longue file de poneys trottinait derrière à travers les sapins. — Des Indiens qui se déplacent, dis-je, c’est caractéristique !
Au moment où, secouées par leurs montures les femmes nous dépassèrent, l’une d’elles tourna, très légèrement, les yeux vers nous. Se mouvant dans cette figure d’un brun foncé, c’étaient là, à n’en pas douter, les yeux intelligents et bien placés qui seuls appartiennent à la blanche civilisée.
— Oui, répondit notre guide, lorsque la cavalcade eut doublé la courbe suivante. C’est Madame une Telle et Mademoiselle une Telle. La plupart du temps elles bivouaquent par ici trois mois tous les ans. Si je ne me trompe, elles se rapprochent de la gare avant que la neige ne vienne.
— Et où vont-elles ? demandai-je.
— Oh ! à peu près partout ; si vous voulez dire : d’où viennent-elles en ce moment, eh bien la piste est là-bas.