Il indiqua du doigt une crevasse mince comme un cheveu qui rayait la face de la montagne, et je le crus sur parole. Le même soir, dans un hôtel tout à fait luxueux, une femme mince, vêtue d’une robe de soirée fort jolie, s’amusait à regarder des photographies, et les yeux, qui regardaient sous les cheveux bien soigneusement arrangés, étaient ceux de la femme portant le boléro de perles tressées et qui, montée sur un poney pie, avait dépassé notre voiture.


Loué soit Allah pour la diversité de ses êtres ! Mais connaîtriez-vous par hasard quelque autre pays au monde où deux femmes pourraient s’en aller se promener pendant trois mois et tirer du fusil en toute sécurité et avec le confort voulu ?

Ces montagnes ne se trouvent qu’à dix jours de Londres, et de plus en plus les gens y viennent en villégiature. D’autres personnes, celles auxquelles on n’aurait jamais pensé, achètent des vergers dans la Colombie Britannique afin d’avoir une excuse pour visiter tous les ans le beau pays, entraînant avec elles des amis d’Angleterre. Cela existe indépendamment du flot ordinaire d’émigrants, et sert à faire connaître le pays. Si vous demandiez à un chemin de fer appartenant à l’État de tenter la chance, avec l’espoir d’attirer des touristes, le Commissaire des Chemins de fer vous démontrerait que la tentative ne pourrait jamais réussir, et que ce serait mal de risquer l’argent du contribuable en construisant des hôtels de première classe. Pourtant on pourrait faire du Sud Africain, même maintenant, un rendez-vous de touristes, si seulement les voies ferrées et les lignes de bateaux à vapeur possédaient la foi.

En y réfléchissant je soupçonne que l’on ne voulait pas me voir apprécier trop hautement les mérites de la Colombie Britannique. Il se peut que j’aie mal jugé, il se peut qu’elle ait été exprès mal représentée ; mais il m’a bien semblé entendre parler, dans les limites de son territoire plus que nulle part ailleurs, de « problèmes » et de « crises » et de « situations ». Autant qu’on pouvait s’en rendre compte, le problème le plus urgent de tous était de trouver assez d’hommes et de femmes pour faire le travail nécessaire.

Bois de charpente, houille, minéraux, pêcheries, sol convenant à des vergers, à des laiteries ou à des basses-cours, tout s’y trouve dans un climat superbe. La beauté naturelle du ciel et la beauté naturelle de la terre forment le pendant de ces dons magnifiques ; ajoutez à cela des milliers de kilomètres de routes fluviales, abritées et sûres pour le commerce côtier ; des ports profonds qui n’ont pas besoin de drague ; des bases de ports libres de glace ; en un mot tous les titres de propriété à la moitié du commerce de l’Asie.

Pour amuser et délecter le peuple, le saumon, la truite, la caille, la perdrix s’ébattent à la fois devant et à travers les faubourgs de ses capitales. Un peu de travail à la hache, et un peu aussi sur les routes et voilà qu’une ville se trouve en possession d’un des plus charmants parcs entourés d’eau que nous puissions trouver en dehors des tropiques. Telle autre ville reçoit en cadeau une centaine d’îles, de monticules, d’anses boisées, des étendues de plages et de vallons, le tout installé comme exprès pour une vie de camp, pour des pique-niques et des parties de canotage, sous des cieux qui ne sont jamais trop chauds et rarement trop froids. S’il vous plaît de lever les yeux de dessus les jardins presque tropicaux on peut voir, à travers des baies bleues, des pics neigeux qui doivent être une véritable réjouissance pour l’âme. Bien qu’on soit face à face avec une mer d’où peut surgir n’importe quel présage de malheur, on n’est pas obligé de protéger ses eaux ni d’en faire la police. On ignore la grande sécheresse, l’épizootie, la peste, les invasions de sauterelles et la brouissure tout autant qu’on ignore le vrai sens du mot besoin ou crainte.

Pareille terre est bonne pour un homme énergique. Elle n’est pas trop mauvaise, non plus, pour le cagnard. J’avais été, je vous l’ai dit, renseigné sur ses inconvénients. On me donnait nettement à entendre qu’il n’y avait pas à compter avec certitude sur quelque emploi que ce fût, et qu’un homme qui gagnait de formidables gages pendant six mois de l’année serait à la charge de la communauté s’il manquait de travail pendant les six autres. Je ne devais pas me laisser tromper par des tableaux dorés placés devant mes yeux par des gens intéressés (c’est-à-dire par presque tous ceux que je rencontrais) et je devais tenir compte des difficultés et des déboires qui pouvaient échoir à celui qui avait l’intention d’immigrer. Si j’en avais réellement envie je consentirais à supporter bien des inconvénients pour pouvoir m’installer sur la terre de la Colombie Britannique, et si j’étais riche, et sans lien sauf l’Angleterre, j’acquerrais bien vite à force d’argent une ferme ou une maison dans ce pays pour le seul plaisir que cela donnerait.

J’oubliais, au milieu des gens qui croyaient fermement au Canada, ces conspirateurs lugubres et dépourvus d’humour, mais plus tard ce souvenir me laissa un goût amer à la bouche. Les cités, comme les femmes, ne sauraient trop veiller à quel genre d’hommes elles permettent de parler d’elles.

Le temps a changé Vancouver littéralement au point de la rendre méconnaissable. Depuis la gare jusqu’au faubourg, et de nouveau depuis les faubourgs jusqu’aux quais, chaque pas apportait du nouveau. Là où je me souvenais d’avoir vu des espaces découverts et des forêts indemnes, le tramway portait rapidement des gens hors de la ville pour jouer une partie de « Lacrosse. » Vancouver est une ville âgée car, seulement quelques jours avant mon arrivée, le Bébé de Vancouver, — c’est-à-dire le premier enfant né à Vancouver — venait de se marier.