Un bateau à vapeur — jadis bien connu dans Table-Bay — avait débarqué quelques centaines de Sikhs et Jats du Punjab ; chaque homme portait son paquet et les petits groupes déambulaient avec inquiétude, seuls, marchant — car plusieurs avaient été soldats — au pas. Oui, ils disaient qu’ils étaient venus dans ce pays pour obtenir du travail. Des nouvelles leur étaient parvenues dans leurs villages qu’on pouvait y gagner de bonnes journées. Leurs frères qui les avaient précédés leur avaient envoyé la nouvelle — oui, et parfois aussi l’argent pour payer le voyage. L’argent serait payé avec les gages si considérables qu’on aurait plus tard. Avec intérêts ? Assurément, avec intérêts. Est-ce que les hommes prêtent de l’argent dans quelque pays que ce soit sans intérêt ? Ils attendaient que leurs frères vinssent leur montrer d’abord où manger, ensuite comment travailler. En attendant c’était un pays nouveau. Comment saurait-on en parler ? Non, il ne ressemblait pas à Gurgaon ou Shahpur ou Jullundur. La maladie (peste) avait envahi tous ces pays. Elle était entrée dans le Punjab par toutes les routes et beaucoup, — beaucoup, — beaucoup étaient morts. La moisson, aussi, avait été défectueuse dans bien des endroits. Ayant entendu parler de ces énormes gages, ils s’étaient embarqués sur le vaisseau à cause du ventre, à cause de l’argent, à cause des enfants.
— Y retourneraient-ils ?
Ils ricanèrent, tout en se poussant du coude. Le Sahib n’avait pas très bien compris. Ils étaient venus à cause de l’argent — des roupies, non, des dollars. Le Punjab était leur demeure, là-bas étaient leurs villages, où attendaient leurs familles. Oui, sans doute, sans aucun doute ils s’en retourneraient. A ce moment survinrent les frères qui travaillaient dans les usines : cosmopolites portant des habits de confection et fumant des cigarettes. — Par ici, vous autres, s’écrièrent-ils. Les paquets furent replacés sur les épaules et les turbans noués disparurent. Les dernières paroles que je saisis étaient du vrai Sikh : — Mais l’argent, mon frère, l’argent dont tu nous as parlé ?
Certains habitants du Punjab ont découvert que l’argent peut être trop chèrement acheté.
Il y avait un Sikh dans une scierie qui, chez lui, avait été conducteur de batterie de montagnes. Lui-même venait d’Amritsar (oh ! agréable comme de l’eau froide dans un pays assoiffé, le son d’un nom familier dans un beau pays !)
— Mais vous aviez votre pension. Pourquoi est-ce que vous êtes venu ici ?
— Fils d’immortel, parce que j’ai manqué de bon sens ; et puis il y avait la maladie à Amritsar.
(L’historien dans cent ans d’ici pourra écrire un ouvrage sur les changements économiques survenus par suite de la peste. Il existe quelque part une étude fort intéressante des conséquences sociales et commerciales résultant de la Peste Noire en Angleterre).
Sur un quai, et attendant un bateau à vapeur, une trentaine de Sikhs, la plupart portant leurs vieux uniformes (ce qui ne devrait pas être permis) conversaient à tue tête, de sorte que le hangar résonnait comme une gare indienne. On leur fit entendre que s’ils parlaient plus bas la vie en deviendrait plus facile ; ils adoptèrent la proposition aussitôt. Alors un officier supérieur portant une médaille de l’Inde Britannique demanda avec un empressement plein d’espoir : — Le Sahib a-t-il reçu quelque ordre touchant l’endroit où nous devons nous rendre ?
Hélas ! il n’en avait point reçu — rien que des bons vœux et des salutations pour les fils de Khalsa, et, quatre par quatre ils s’en furent.