A chaque pas de mon voyage des gens m’assurèrent que je n’avais rien vu du Canada. Mineurs silencieux du Nord, fruitiers de la vallée de Okanagan ; contremaîtres d’équipes d’ouvriers des voies ferrées, venus depuis peu des écoles secondaires anglaises ; l’habitant le plus vieux de la ville de Villeneuve, âgé de vingt-huit ans ; certains Anglais qui vivaient sur la prairie et qui trouvaient le moyen de se procurer de l’amusement, des bons camarades aussi bien que de l’argent ; cultivateurs de blé et marchands de bestiaux, tous deux animés d’un même esprit sincère ; agents électoraux ; agents de la police montée, devenus expansifs au crépuscule, dans les haltes au bord de la route ; employés qui dépendaient du bon vouloir populaire et qui parlaient avec autant de précautions qu’ils en mettaient à marcher ; même les créatures bizarres qui ne parlaient pas anglais et l’affirmaient bruyamment dans le wagon-restaurant. Voilà ce qu’un chacun ou une chacune, à sa façon, me donnait à entendre. Il existait le même rapport entre mon excursion et leur pays que celui qui existe entre une promenade sur un omnibus à travers le Strand et la ville de Londres, de sorte que je connaissais leurs impressions.
Mon excuse est que notre chair et notre sang nous intéressent plus que n’importe qui d’autre ; et j’avais de par ma naissance les mêmes droits sur eux et leur vie qu’eux-mêmes possédaient dans toute autre partie de l’Empire. Parce qu’ils étaient devenus un peuple dans l’Empire mon droit était reconnu et nul n’y fit aucune objection, — ce qui ne serait pas arrivé il y a seulement quelques années. On peut se tromper sur le sens de bien des indications le long de la route, mais il n’y a pas moyen de se tromper sur l’esprit d’une nationalité sensée et reconnue, qui remplit le pays d’un bout à l’autre exactement comme le bourdonnement joyeux d’une grosse dynamo bien appliquée à sa tâche forme un fond sur lequel se détachent tous les autres bruits de l’atelier. Pour bien des raisons cet esprit est venu tard, mais puisqu’il est venu, après l’époque des bagatelles, des doutes, des dédains ouverts ou voilés, il y a moins de danger qu’il s’égare au milieu de la richesse et du luxe incommensurables qui lui échoueront. Les gens, les écoles, les églises, la Presse selon sa mesure, et surtout les femmes, comprennent sans manifestes que leur terre doit maintenant, comme toujours, rester soumise à la Loi en actes, en paroles et en pensée. C’est là leur marque de caste, l’arche de leur pacte, leur raison d’être ce qu’ils sont. Dans les grandes cités, avec leurs listes de contraventions publiées tout comme dans les villages ; dans les petites villes occidentales grandes ouvertes où le présent est aussi libre que les vies, et l’avenir aussi sûr que la propriété de leurs habitants ; dans les villes côtières navrées et humiliées de leur unique nuit de dissipation ( — Ce n’est pas notre habitude, Monsieur, ce n’est pas notre habitude !), bien haut dans les montagnes où les officiers de la loi poursuivent et ramènent soigneusement à la justice le malfaiteur ébahi ; et derrière les prairies bien ordonnées jusqu’aux terres stériles, aussi loin qu’un homme blanc solitaire peut marcher, l’inflexible esprit de la race rejoint, surveille, et exerce son contrôle. Cela ne s’exprime guère en paroles, mais parfois dans des discussions intimes on a le privilège d’entrevoir les feux intérieurs. Ils brûlent avec éclat.
— Nous ne voulons pas qu’on nous décivilise, nous, me dit le premier à qui j’en parlais.
C’était là la réponse partout, la note dominante, laconique, et l’explication.
En dehors de cela les Canadiens sont humains autant que nous le sommes tous quand il s’agit d’éviter ou de contester une simple vérité. Le devoir de développer leur pays leur est toujours présent à l’esprit ; mais quand il est question de prendre des dispositions — de meilleures dispositions — pour le défendre, ils se réfugient derrière des paroles vagues, des anticipations puériles de miracles — tout à fait à la manière impériale la mieux recommandée. Tous admettent que le Canada est opulent ; très peu admettent qu’il est faible ; un plus petit nombre encore que, s’il restait sans appui, il cesserait très vite d’exister en tant que nation. A celui qui s’enquiert avec anxiété à son sujet on répond qu’il fait son devoir envers l’Angleterre en développant ses ressources ; que les gages offerts sont si élevés qu’il ne peut être question de payer une armée ; il est réellement en train de préparer de magnifiques projets pour la Défense, mais il ne faut ni le presser ni lui faire la loi ; un peu de sage diplomatie est tout ce dont il est besoin en cette ère si civilisée ; lorsque viendra la crise quelque phénomène se produira (sûrement !). Et l’on termine très souvent par un discours sur l’immoralité foncière de la guerre — tout cela ayant à peu près autant de rapport avec la question que si l’on promenait une tourterelle à travers les rues pour empêcher la peste.
La question vitale pour le Canada n’est pas ce qu’il pense ou ce qu’il paie, mais ce qu’un ennemi pourrait estimer nécessaire de lui faire payer. S’il continue à être opulent, tout en restant faible, il sera attaqué sûrement sous un prétexte quelconque. Et alors il succombera, et l’esprit qui l’anime disparaîtra avec son pavillon lorsqu’il glissera le long de la drisse.
« Cela, c’est absurde, est la riposte que l’on vous fait toujours : dans son propre intérêt l’Angleterre ne le permettrait jamais. Ce que vous dites là présuppose la chute de l’Angleterre. »
Pas forcément. Rien de plus dangereux qu’un faux pas fait en marchant ; mais quand l’Angleterre trébuche, l’Empire tremble. La faiblesse du Canada, c’est le manque d’hommes. La faiblesse de l’Angleterre, c’est l’excès de votants qui proposent de vivre aux frais de l’État. Ceux-là s’indignent bruyamment lorsqu’on dépense des crédits autrement que pour eux ; et puisque l’on consacre de l’argent à la flotte et à l’armée pour protéger l’Empire pendant qu’il est en train de se consolider, ils raisonnent que si l’Empire cessait d’exister les armements cesseraient également ; l’argent ainsi épargné pourrait être réservé à leur confort matériel. Ils s’enorgueillissent d’être l’ennemi avoué et organisé de l’Empire qui, comme les autres le voient bien, est tout disposé à leur donner la santé, la prospérité et la puissance au delà de tout ce que leurs votes pourraient leur valoir en Angleterre. Mais leurs chefs ont besoin de leurs votes en Angleterre, comme ils ont besoin de leurs protestations et de leurs malaises pour les aider dans leurs carrières municipales et parlementaires. Aucun ingénieur ne modère la vapeur dans ses propres chaudières.
De sorte que l’on ne leur dit guère autre chose que du mal du grand héritage extérieur et on les tient claquemurés dans les villes par des promesses de libres rations et d’amusements. Si l’Empire était menacé, ils ne conseilleraient pas, dans leur propre intérêt, à l’Angleterre de dépenser de l’argent pour lui. En conséquence, ce ne serait pas un mal si les nations appartenant à l’Empire se trouvaient être assez fortes pour encaisser au début quelques bons coups en attendant que l’Angleterre pût se porter à leur secours.
Dans ce but, un apport d’hommes intègres, de valeur, devient nécessaire de plus en plus chaque année pendant laquelle dure la paix — d’hommes loyaux, propres, expérimentés en questions gouvernementales, de femmes qui n’ignorent pas le sacrifice.