Cependant notre vieux rafiau avançait cahin-cahan vers Port-Saïd parce que nous n’avions pas de courrier à bord, et que la Méditerranée, épuisée par de fortes crises d’hystérie en février, s’étalait lisse comme de l’huile.
Je causai quelque temps avec un quartier maître écossais, qui se plaignait de ce que les lascars ne sont plus ce qu’ils étaient autrefois, vu qu’ils ont l’habitude (mais cela a toujours été) de s’engager par clan ou par famille entière — tous les genres mélangés. Le sérang dit que, pour ce qui le concernait, lui, il n’avait remarqué aucune différence depuis vingt ans. — Les hommes sont toujours de plusieurs espèces, Sahib. La raison ? c’est que Dieu les diversifie. Pas tous sur le même patron — non pas du tout sur le même patron. Il m’apprit aussi que les gages augmentaient mais que le prix du ghee, du riz, du cari augmentait aussi, ce qui ne faisait pas l’affaire des femmes et des enfants à Porbandar. — Et cela également est ainsi fait, et parler ne saurait le changer en rien. Après Suez, il se serait épanoui en de minces vêtements et en discours plus longs encore, mais l’âpre froid le paralysa tout comme la pensée de séparations récentes et de travail à venir refroidissait le contingent anglo-indien. Peu à peu on parvenait à savoir l’essentiel des vieilles histoires bien connues — tantôt c’était la femme malade qu’il avait fallu laisser, tantôt l’enfant, tantôt l’une de ses filles encore à l’école ; telle autre toute petite, qu’on avait confiée à des amis ou à des salariés, séparation certaine pendant tant d’années sans grand espoir ni grand plaisir en perspective. Ce n’était pas une Inde très agréable qu’on entrevoyait à travers les récits. En voici un, par exemple, qui explique bien des choses :
Il y avait dans un village hindou un Patan, musulman employé par l’usurier du village pour faire rentrer l’argent prêté ; — c’est loin d’être un métier populaire. — Il se trouvait seul parmi tous ces Hindous et, l’accusation portée contre lui par la cour était ainsi libellée, il avait volontairement fait perdre sa caste à un villageois hindou en le contraignant à accepter des aliments musulmans défendus par sa religion. Lorsque ce pieux villageois avait voulu l’amener devant le chef pour obtenir réparation, l’être impie avait dégainé son couteau afghan, tué le chef et blessé quelques autres en plus. Les témoignages étaient impeccables, et se déroulèrent sans accroc ainsi qu’il doit en être de toutes les affaires bien combinées, et le Patan fut condamné à mort pour homicide volontaire. — Il fit appel, et, grâce à Dieu sait quel arrangement, il obtint la permission de se défendre en personne devant la cour d’appel, « je crois bien qu’il a déclaré qu’il n’avait pas beaucoup confiance dans les avocats, mais que si les sahibs voulaient bien lui accorder une audience, d’homme à homme, il pourrait peut-être en avoir pour son argent. »
Le voilà donc sorti de prison, et, en vrai Patan, ne voulant pas se contenter des faits précis en sa possession, il lui fallut inventer, faire croire qu’il avait été délégué secrètement pour espionner ce village. Puis s’échauffant, il était, certes, l’agent de cet usurier, et sa mission était, si vous voulez, de faire usage de sa persuasion auprès des gens qui faisaient preuve de mauvaise grâce, il travaillait pour le compte d’un Hindou. Forcément beaucoup de gens lui en voulaient. Beaucoup de dépositions étaient véridiques, absolument véridiques, mais ses accusateurs avaient dénaturé les faits abominablement. Par exemple en ce qui concernait ce couteau, certainement il avait eu ce couteau en sa possession tout comme on le prétendait, mais pourquoi ? Parce que avec ce même couteau il était en train de découper et de distribuer un mouton rôti dont il venait de faire cadeau en guise de festin aux villageois. A ce même festin où il était assis en paix avec tout son monde, le village s’était soudain dressé, et, sur un ordre donné, s’était emparé de lui, et l’avait traîné à la maison du chef. Comment pouvait-il porter atteinte à la caste de qui que ce fût, puisque tous étaient en train de manger de son mouton ? Une fois arrivé dans la cour de la maison du chef ils brandirent leurs gros bâtons, et, en s’excitant les uns les autres, firent mousser leur colère contre lui. Lui était Patan. Il savait ce que voulait dire ce genre de conversation. Un homme ne peut pas obliger les gens à payer leurs dettes sans se faire des ennemis. Il les avertit donc ; coup sur coup il les avertit en leur disant : — Laissez-moi tranquille. Ne portez pas la main sur moi. Mais l’agitation ne fit que s’accroître. Il vit bien qu’on avait l’intention de l’assommer à coups de bâton, tout comme un chacal dans un égout. Alors il dit : — Si vous me portez des coups, je frapperai, et moi, quand je frappe, je tue, parce que je suis Patan. Mais les coups furent portés, de lourds coups. C’est pourquoi, avec ce même couteau, qui avait servi à découper le mouton, il frappa le chef. — Aviez-vous l’intention de tuer le chef ? — Assurément, je suis Patan. Quand je frappe c’est pour tuer. Je les avais avertis, coup sur coup. Je crois l’avoir atteint au foie, il est mort. Et voilà toute l’affaire, Sahibs. C’était ma vie ou la leur. Ils auraient voulu me priver de la mienne, et cela sur la viande même que je leur donnais gratuitement. Et maintenant qu’allez-vous faire de moi ?
En fin de compte, il fut condamné à plusieurs années de prison pour homicide volontaire.
— Mais, dis-je, lorsque l’histoire eut été racontée, qu’est-ce qui a fait accepter par la cour tout le témoignage du village ? Il sautait aux yeux qu’il ne fallait pas y croire ?
La cour déclara qu’elle ne pouvait pas admettre que tant de gens bien élevés et natifs du pays se fussent concertés pour dire un mensonge.
— Ah oui ! Cette cour était-elle depuis longtemps dans le pays ?
— Le juge était indigène, me dit-on.
Examinez la chose au point de vue portée générale, et vous vous rendrez compte que la cour était absolument sincère. Ce tribunal n’était-il pas lui-même un produit de la civilisation occidentale et par là forcé de tenir l’enjeu, de prétendre penser selon les idées occidentales, de traduire chaque rang de la société villageoise indienne en son équivalent anglais, et de régler toutes les questions comme les aurait réglées un juge anglais ? Il faut donc que les Patans, et incidemment les fonctionnaires anglais, se débrouillent d’eux-mêmes.