Cependant, je ne m’étais pas rendu compte de ce que j’y trouverais en plus.

Un bateau de la Cie P. et O. nous emmena hors de Marseille. Un sérang de lascars, muni d’un sifflet, portant une chaîne, un châle et des vêtements bleus flottants s’affairait à la cale aux bagages. Quelqu’un au treuil manœuvra mal. A celui-là le sérang appliqua un nom, bien vilain en lui-même, mais qui, sur-le-champ, éveilla chez celui qui l’entendit de délicieux souvenirs.

— O Sérang ! cet homme est donc bien sot ?

— Très sot, Sahib ! Il vient de Surah. Mais seulement pour sa nourriture.

Il eut un large sourire ; l’habitant de Surah également. Le treuil se remit à grincer. Les voix, qui criaient : « Laissez aller ! Arrêtez ! » étaient non moins familières que l’amicale bouffée qui s’échappait de la cuisine des lascars ou le bruit mat des pieds nus se plaquant sur le pont du navire. Certes, sans la présence de quelques impertinentes années écoulées, je n’aurais pas hésité à aller partager avec eux leur riz. Bien, bien gentils, en effet, s’étaient montrés jadis certains sérangs envers de petits blancs, trop petits encore pour avoir de caste ! Mais c’était le vaisseau lui-même qui restait l’objet le plus familier entre tous : j’avais oublié, — et rien dans le tarif à bord ne pouvait me le rappeler, — que, dans le métier resplendissant exercé par les paquebots pour voyageurs, survivaient encore des vaisseaux n’ayant qu’une seule hélice.

Ce furent des passagers du Nord Atlantique, habitués à de vrais vaisseaux, qui en firent la découverte et se montrèrent aussi ravis que l’eussent été des touristes américains en train de visiter Stratford-sur-Avon.

— Venez donc voir ! s’écrièrent-ils…, il n’a qu’une hélice, rien qu’une ! Écoutez comme ça cogne ! Réellement, vous l’avez vue leur vieille grange de salon ? Ah oui ! mais la bibliothèque des officiers ? Elle est ouverte pendant deux demi-heures, la semaine, et une demi-heure le dimanche. Il faut verser un dollar et quart pour chaque volume. Voilà un voyage que nous n’aurions pas voulu manquer pour rien au monde. C’est tout comme si on voyageait avec Christophe Colomb.

Ils erraient de-ci de-là sur le port, bavards, émerveillés, et heureux, car ils devaient débarquer à Port-Saïd. Moi aussi, je me livrai à des explorations. Tout, à bord, depuis le linge de table mal repassé, les épais verres à dents pour les apéritifs, l’étalage désordonné des victuailles aux repas jusqu’aux règlements affichés dans la cabine dépourvue de rideaux et où on n’avait pas encore trouvé le moyen de se procurer des plateaux s’adaptant aux couchettes pour le thé du matin, tout retardait à bord du P. O.

Soyons justes, cependant, car il faut reconnaître qu’il y avait des ventilateurs dans les cabines, mais… on les faisait payer en supplément. De même on racontait — bruit non contrôlé — qu’il y avait, malgré tout, moyen de manger sur le pont ou dans sa cabine sans être pour cela obligé d’obtenir un certificat de médecin. Tout le reste était sous l’égide de la vieille devise « Quis separabit » traduisons : « cette ligne diffère entièrement des autres ». — Après tout, me dit un Anglo-Indien à qui j’expliquais comment on voyage sur mer — quand on est civilisé — ils ne tiennent pas à vous autres excursionnistes Égyptiens. Ils sont sûrs de nous, parce que… — et il me fournit plusieurs fortes raisons touchant les congés, les finances, l’absence de toute concurrence et la possession du rivage de Bombay.

— Mais, c’est absurde ! dis-je, tout ici retarde ! Il y a un avis interdisant de fumer sur le pont et d’avoir des lumières non voilées, voilà un lascar là-bas qui se promène avec une bougie dans une lanterne.