Alors on entendit le garçon, pendant qu’il nettoyait la baignoire pour le successeur : — Celui qui vient de sortir c’est l’ingénieur chef. Il y a mis le temps. Quel sale travail il a dû faire ce matin !
J’éprouve une grande admiration pour les ingénieurs en chef. Ce sont des hommes qui ont à commander et ont besoin de tous les conforts et de toute l’assistance qu’on peut leur fournir, tels que salles de bain bien à eux attenant à leurs cabines où ils peuvent se nettoyer à loisir.
Il n’est pas juste de les mêler avec les passagers vulgaires et on ne le fait pas sur de vrais bateaux. Pas plus que lorsqu’on demande un bain dans la soirée, les garçons ne vous roulent des yeux comme des bedeaux d’église et vous répondent : — Nous allons voir si c’est possible. Ils courent le long du couloir et crient Matcham ou Ponting ou Guttman, et au bout de quinze secondes un de ce rapide trio vous a fait marcher les robinets et tient les serviettes prêtes. Les vrais bateaux ne sont pas des annexes de l’abbaye de Westminster ou de la maison de correction de Borstal. Ils fournissent une bonne commodité en retour de bon argent et je pense que leurs directeurs invitent le personnel à travailler avec le sourire.
Il y a quelques années, on a dû s’imaginer que la P. O. était très supérieure à toutes les lignes existantes, sorte de cérémonie pontificale que l’on ne devait pas critiquer. Il importe fort peu de savoir si vraiment cette idée provenait de sa propre excellence, ou bien du monopole qu’elle exerçait en fait de transport de voyageurs ! Actuellement elle ne nourrit pas ses passagers, pas plus qu’elle ne s’occupe d’eux et n’entretient plus ses bateaux assez bien pour lui permettre de se donner des airs, quels qu’ils soient.
Et voilà pourquoi la nature humaine étant ce qu’elle est, elle s’entoure d’une atmosphère peu gracieuse, d’un rituel absurde, pour cacher sa lésinerie et son manque de réelle efficacité.
Ce qu’il lui faut réellement, c’est d’être précipitée brusquement au milieu d’un Atlantique du Nord en plein mois de mars, privée de lascars et contrainte de nager pour sauver sa vie entre un bateau C. P. R. et un bateau du Lloyd de l’Allemagne du Nord — jusqu’à ce qu’elle ait appris à sourire.
UN RETOUR A L’ORIENT
L’Orient est une tranche du monde beaucoup plus grande que les Européens ne tiennent à l’admettre. Les uns disent qu’il commence à St-Gothard, où les odeurs des deux continents se rencontrent et se battent pendant tout le temps que dure ce terrible dîner de wagon-restaurant dans le tunnel. D’autres l’ont découvert à Venise par les chaudes matinées d’avril. Mais l’Orient se trouve partout où l’on aperçoit la voile latine, à gréement en forme de nageoire de requin qui, pendant des centaines d’années, a poursuivi les baigneurs blancs sur toute l’étendue de la Méditerranée. Il lui reste encore dans le sang comme une menace, comme une insinuation de piraterie toutes les fois que passe la voie latine, que ce soit pour pêcher, que ce soit pour porter des fruits ou pour longer la côte.
« Celui-ci n’est pas mon métier de jadis, dit-elle à voix basse à la mer complice. Si chacun exerçait ses droits je serais en train de faire quelque chose de tout à fait différent, car ma mère était la jonque et mon père était le dhow, et à eux d’eux ils ont fait l’Asie. » Alors elle exécute des bordées désordonnées mais effroyablement vives, et, d’une allure traînante, son chapeau sur l’œil, et pour ainsi dire un coutelas dans son ample manche, dépasse le paquebot peu imaginatif.
Même les bateaux chargés de pierre, affairés à allonger la jetée, montrent leur origine sauvage qui éclate en dépit de leur gauche lourdeur. Ils sont tous enfants du Dhow à nez de chameau, principe de tout mal. Pourtant c’était bien agréable de les rencontrer une fois de plus sous le soleil cru, inchangés même jusque dans leurs agrès et leur rapiècement.