Le vieux Port-Saïd de jadis avait disparu sous des kilomètres et des kilomètres de bâtiments neufs où l’on pouvait se promener à loisir sans être rembarré par des soldats.

Il restait encore deux ou trois points de repère ; on disait qu’il en existait encore deux ou trois, et certaine Face se montrait encore après bien des années — ravagée mais respectable — rigidement respectable.

— Oui, dit la Face, je suis restée tout le temps ici. Mais j’ai gagné de l’argent, et quand je mourrai je m’en retournerai chez moi pour être enterrée.

— Pourquoi ne pas vous en retourner avant d’être enterrée, ô Face ?

— Parce que j’ai vécu ici depuis si, si longtemps. Le foyer n’est bon que pour être enterré.

— Et que faites-vous maintenant ?

— Rien, je vis de mes rentes !

Pensez donc ! Vivre à tout jamais au milieu d’un spectacle cinématographique de voyageurs excités, inquiets, regarder entrer et sortir, tels des wagons de chemins de fer, des gigantesques bateaux à vapeur sans connaître personne et sans être connu d’âme qui vive ; parler cinq ou six langues également bien, et ne posséder aucun pays à soi, aucun intérêt sur terre, sauf une concession dans quelque cimetière continental.

La soirée était froide après une abondante pluie, et les rues à moitié submergées sentaient fort mauvais. Mais nous autres, touristes invaincus, courions de-ci de-là en troupeaux pour voir tout ce qu’il y avait à voir avant le départ du train. La plupart d’entre nous ne vîmes pas le jardin de la Compagnie du Canal qui, par hasard, sert à marquer une ligne de démarcation, à la fois désagréable et exacte, entre l’Orient et l’Occident.

Jusqu’à cet endroit, qui forme une frange de palmiers toute raide sur le fond du ciel, l’élan donné par les souvenirs du foyer et l’intérêt des échos de chez soi suffisent pour rendre le début de ce voyage très agréable au jeune homme, mais arrivé à Suez, il est des choses auxquelles on est obligé de faire face. C’est généralement à cet endroit que les gens les plus sympathiques quittent le bateau — les gens plus âgés, qui se sont découverts et qui vont poursuivre le voyage se sont mis à parler affaires — pas de journaux à bord, rien que des dépêches de Reuter tronquées ; le monde entier paraît cruellement grand et absorbé par ses propres affaires. C’est lorsqu’on va faire une promenade que l’on découvre ce petit bout de terrain bien entretenu, avec, de chaque côté du sentier des maisons confortables devant lesquelles se trouvent de petites barrières. Alors on commence à se demander — de préférence dans le crépuscule — quand on pourra revoir ces mêmes palmiers du côté opposé. Puis c’est l’heure sombre des nostalgies, des vains regrets, des sottes promesses, et des faibles désespoirs qui vous enveloppe en même temps que l’odeur d’une terre étrangère et la cadence de langues inconnues.