Les chemins de traverse et les haltes dans les déserts sont toujours fréquentés par les djins et les lutins. Le jeune homme les trouvera qui l’attendent dans le jardin du Canal de la Compagnie de Port-Saïd.
D’autre part, s’il a assez de chance pour avoir gagné l’Orient en héritage, puisqu’il y a des familles qui l’ont servi pendant cinq ou six générations, il ne rencontrera pas de fantômes dans ce jardin, mais une bienvenue libre, amicale et large d’esprits bienfaisants de l’Orient. Les voix des jardiniers et des veilleurs de nuit seront pareilles aux souhaits des domestiques de son père dans la demeure paternelle. Les senteurs du soir et le spectacle des hibiscus et des poinsetties dénoueront sa langue et il dira des paroles et des phrases qu’il croyait avoir complètement oubliées, et il rentrera à bord de son navire (que j’ai vu) comme un prince dans son royaume.
Il y avait un homme dans notre compagnie, un jeune Anglais, à qui l’on venait d’accorder tout ce que son cœur pouvait désirer sous la forme de quelque région primitive située au sud de tout ce qui est sud dans le Soudan, où avec des gages un tiers moins forts que ceux d’un député et dans des conditions de vie qui consterneraient tout fonctionnaire qui se respecte, il verra en tout une douzaine peut-être de blancs par an, et ramassera certainement deux sortes de fièvre. Il avait été amené à travailler très dur pour obtenir ce poste, par suite des arguments d’un ami employé dans la même profession qui l’avait assuré que c’était « un emploi pas trop mauvais » et il était tout feu tout flamme et avait hâte d’arriver à Khartoum faire sa déclaration et commencer son travail. S’il a de la chance il se peut qu’il obtienne une région où les gens sont si vertueux qu’ils ne portent pas de vêtements du tout, et si ignorants qu’ils ne connaissent pas encore les boissons alcooliques.
Le train qui nous conduisit au Caire ressemblait à s’y méprendre à un train quelconque du Sud-Africain — pour cette raison je l’aimais bien, — mais il fut un vrai supplice pour certains habitants des États-Unis. Ils étaient accoutumés au système Pullman, et n’étaient pas à leur aise dans les wagons à couloirs sur les côtés et aux compartiments fermés. L’ennuyeux dans une démocratie « standardisée » est que, lorsqu’elle s’affranchit de ses standards, il ne lui reste plus de quoi l’étayer. Les gens ne sont pas oubliés et les bagages sont rarement égarés sur les voies ferrées du vieux monde. Il y a un rituel prévu pour l’administration de toutes choses, et si un individu consent à s’y conformer et à rester tranquille on s’occupera et de lui et des siens aussi bien que des autres. Les gens que je suivais des yeux ne voulurent pas le croire. Ils couraient de-ci de-là et perdirent leur temps à essayer d’arriver plus vite que leurs voisins.
Voici un fragment de dialogue entendu dans un wagon-restaurant.
— Dites-moi donc ! moi et quelques-uns de mes amis allons venir dîner à cette table. Nous ne voudrions pas être séparés et…
— Vous avez votre numéro pour le service, M’sieu ?
— Numéro ? Quel numéro ? Je vous dis que nous voulons déjeuner ici.
— Vous prendrez votre numéro pour le premier service, M’sieu.
— De quoi ? Et où diable se procure-t-on ce numéro-là ?