— Je vous donnerai le numéro au moment voulu pour le premier service, M’sieu.
— Bien, mais nous voulons déjeuner ici, maintenant.
— Le service n’est pas encore prêt, M’sieu !
Et ainsi de suite, et ainsi de suite, avec des marches, des contre-marches et chacun des mots nerveusement séparés, comme en italiques. En fin de compte ils ont mangé précisément à l’endroit où il y avait de la place pour eux dans ce nouveau monde dans lequel ils s’étaient fourvoyés.
D’un côté nos fenêtres donnaient sur l’obscurité d’une solitude morne, de l’autre côté sur la noirceur du Canal dont les intervalles étaient constellés par les gigantesques lanternes à l’avant des vapeurs qui voguaient la nuit. Puis venaient des villes éclairées à l’électricité, gouvernées par des commissions mixtes et faisant le trafic du coton. Une ville par exemple comme Zagazig, vue pour la dernière fois par un tout petit garçon que l’on souleva et sortit du wagon, et que l’on déposa au pied d’un mur badigeonné et sous les étoiles nues au milieu d’un espace vide, illimité, parce que, lui disait-on, le train avait pris feu. Étant tout enfant cela ne le tourmenta pas. Ce qui resta dans son esprit tout engourdi par le sommeil fut le nom absurde de l’endroit et la prédiction faite par son père qui lui dit que lorsqu’il serait homme il reviendrait par là « dans un grand bateau à vapeur ».
De sorte que, pendant toute sa vie, le nom Zagazig était resté associé dans ses souvenirs avec un hangar en briques, le papillotement d’une mèche de lampe flottant dans de l’huile, un ciel rempli d’yeux, et une locomotive toussant dans un désert au bout du monde. Ces souvenirs renaquirent dans le wagon-restaurant qui avançait avec des cahots au milieu de ce qui semblait être des kilomètres de rues et de factoreries brillamment éclairées. Pas un de tous ceux qui étaient assis à table n’avait même tourné la tête pour regarder le champ de bataille de Kassassin et de Tel-El-Kébir ; et puis, après tout, pourquoi l’auraient-ils fait ? Ce travail-là est terminé et des enfants se préparent à naître qui diront : « Moi, je me souviens de Gondokoro (ou bien de El Obeid ou de quelque grande bifurcation à laquelle on ne pense même pas encore sur la route d’Abyssinie), avant même qu’une seule factorerie n’eût été fondée, avant que la circulation aérienne ne commençât, oui, quand il y eut une épidémie, oui parfaitement, une épidémie dans la ville elle-même !!… »
L’intervalle n’est pas plus grand que celui qui existe entre le Zagazig d’aujourd’hui et celui de jadis, entre les chars à chevaux de la voie de terre qui existaient du temps du lieutenant Waghorn et l’auto étincelante qui, en un clin d’œil, nous transporta à notre hôtel au centre du Caire, en passant par ce qui ressemblait aux faubourgs de Marseille ou de Rome.
Gardez toujours une ville inconnue pour le matin. « Dans la journée », il est écrit dans le Livre de Perspicuité[5], « tu as de longues occupations. » Notre fenêtre donnait sur la rivière, mais avant même que de s’y diriger on entendait le cri rauque des milans, — de ces mêmes malandrins voleurs de route qui, à cette heure, surveillaient le déjeuner de chaque Anglais dans chaque habitation et dans chaque camp depuis le Caire jusqu’à Calcutta.
[5] Le Coran.
Des voix montaient d’en bas — mots intelligibles en des accents familiers jusqu’à en être exaspérants. Un petit nègre vêtu d’un unique vêtement bleu grimpa, en se servant de ses orteils en guise de doigts, le long d’un mât incliné d’un bateau du Nil, et profila sa silhouette dans l’encadrement de la fenêtre. Alors, parce qu’il se sentait heureux, il se mit à chanter au milieu des milans tournoyants. Et sous notre fenêtre le Nil, le Nil Lui-Même, roulait ses eaux dorées par le soleil, plissées par de fortes brises, avec une foule de bateaux à chargement qui craquaient et attendaient qu’on ouvrît un pont.