Sur le quai aux pierres taillées qui se trouve au-dessus, une file de cochers de fiacre, station de Ticca-gharri, rien de moins, se prélassaient, plaisantaient et tripotaient leurs harnais dans toutes les belles attitudes de l’Orient non ceint. Partout le sol était jonché de canne à sucre mâchée — premier signe de chaleur dans l’univers entier.

Des troupes aux figures d’un rose qui surprenait (chose que l’on n’aurait pas remarquée hier) déambulèrent sur le pont à traverses entre les files d’autos ronflantes et des chameaux baveux : c’était tout entier le monde musulman aux longues vestes aux manches flottantes déjà éveillé et s’adonnant à ses affaires, comme il convient aux gens sensés qui prient à l’aube.

Je me hâtais de traverser le pont pour écouter le bruit des palmiers dans le vent du côté éloigné. Ils chantaient aussi dignement que s’ils eussent été de vrais cocotiers, et la poussée du vent du Nord derrière eux était presque aussi franche que la poussée des Alizés. Puis vint un enterrement — le cadavre recouvert d’un linceul sur l’étroit berceau ; les porteurs à l’allure rapide (s’il fut bon, plus il sera enterré vite, plus vite il sera au ciel ; s’il a été mauvais, enterrez-le vite à cause de la maisonnée ; de toute façon, dit le prophète, que ceux qui le pleurent ne restent pas trop longtemps à pleurer ou sans manger) ; les femmes derrière agitant les bras et se lamentant, les hommes et les enfants chantant bas et haut.

Ils auraient pu aussi bien sortir de la porte Taksali dans la ville de Lahore par une matinée tout aussi froide que celle-ci, en route pour le champ de sépulture musulman auprès du fleuve. Et les paysannes voilées, traînant la savate, côte-à-côte, coude contre hanche, et la main droite éloquente pivotant, la paume en l’air pour donner de la valeur à chaque phrase criarde, auraient pu être les femmes d’autant de fermiers du Punjab, n’était qu’elles portaient des bracelets et des pantoufles d’un autre genre. Un adolescent aux genoux noueux, perché bien haut sur un âne, tous deux revêtus d’amulettes pour les protéger contre le mauvais œil, mastiquait trois pieds de canne à sucre empourprée qui vous rendait envieux et vous donnait une voluptueuse nostalgie, bien que la canne à sucre d’Égypte ne vaille pas celle de Bombay.

Hans Breitmann écrit quelque part :

Ah, si vous demeurez dans la ville de Leyde

Vous rencontrerez à vrai dire

Les formes de tous les amis qui vous étaient chers

Quand vous aviez six ans.

Ils étaient tous là sous les palmiers chantants : saices, ordonnances, colporteurs, porteurs d’eau, balayeurs des rues, marchands de volailles et le buffle couleur d’ardoise, aux yeux de porcelaine bleue, auquel s’adresse la petite fille qui porte un long bâton. Derrière les haies des jardins bien entretenus était accroupi le jardinier hâlé traçant des sillons indifféremment avec une houe ou son orteil, et sous le réverbère municipal s’adossait langoureusement le policeman au teint bronzé — sa bouche et sa narine mince rappelant un peu l’arabe — ne se souciant nullement d’une effroyable dispute entre deux conducteurs d’ânes. Ils se battaient par-dessus le corps étendu d’un Nubien qui avait choisi ce gîte pour dormir. Au bout d’un instant, l’un deux, en faisant un pas en arrière, planta son pied en plein sur le ventre du dormeur. Le Nubien poussa un grognement, se mit sur le coude, roula les yeux et fit entendre quelques paroles absolument dépourvues de colère. Les deux guerriers s’arrêtèrent aussitôt, ajustèrent leurs burnous et s’enfuirent tout aussi vite que le Nubien de son côté se rendormit. C’était là la vie même, la vie non falsifiée et qui valait tout un désert bourré de momies. Puis au travers de cet ensemble passa, en faisant hurler ses sirènes, en remuant et soulevant les eaux du Nil, un vapeur Cook tout prêt pour emmener des touristes à Assouan.