Du point de vue du Nubien, c’était ce vapeur et non lui-même qui était la merveille, merveille grande comme l’hôtel dirigé par des Suisses, avec son personnel suisse, et dont l’ascenseur était probablement géré par le Nubien. Marids, afrites, gardiens d’or caché qui étouffent ou écrasent le téméraire chercheur ; rencontres dans une ruelle obscure du Caire avec les morts enterrés depuis longtemps ; avancements inespérés ; amours soudainement nées ; voilà ce qui forme la matière de la vie courante de toute personne qui se respecte ; mais l’homme blanc qui vient de par delà les mers par centaines avec ses femmes dépourvues de voiles, qui se construit des chambres volantes et parle le long de fils de fer, qui remonte et descend follement le cours de la rivière, qui montre un fol empressement à monter sur des chameaux et des ânes, forcé de jeter à terre de l’argent à double poignée, à la fois enfant et sorcier, voilà ce qui, aux yeux du Nubien, doit sortir tout droit des Mille et une Nuits. En tous cas le Nubien était parfaitement sain d’esprit. Ayant mangé il dormait dans le soleil même de Dieu, et je le quittai pour visiter la ville du Caire, ville fortunée, désirable et bien gardée, à la population de laquelle, tant mâle que femelle, Allah a prodigué la subtilité. On sait que leurs bouffons ont surpassé les bouffons de Damas au point de vue raffinement, de même que leurs douze capitaines de police surpassaient en corruption et en audace les plus connus de tout Bagdad au temps de Haroun al Raschid, tandis que leurs vieilles femmes et leurs jeunes épouses sauraient tromper le Diable lui-même. Delhi est un endroit célèbre aux Indes — la plupart des conteurs du Bazar font venir leurs ruffians de là — mais lorsque l’intrigue et l’intérêt palpitant sont à leur comble, que l’histoire s’arrête en attendant que les derniers couris haletants soient tombés sur son tapis, alors, secouant la tête et l’index crochu levé, le conteur continue son récit : « Mais il y avait un homme du Caire, un Égyptien de l’Égypte qui… » et toute la foule sait qu’une histoire de véritable sorcellerie métropolitaine va leur être servie.

UN SERPENT DU VIEUX NIL

Le Caire moderne est un endroit qui a un air négligé. Les rues sont malpropres et mal construites, les trottoirs jamais balayés et souvent démolis, les lignes de tramway plus souvent projetées sur le sol que posées, et les ruisseaux mal entretenus. On s’attend à mieux dans une ville où le touriste dépense tant d’argent chaque saison. Il est entendu que le touriste n’est qu’un chien, mais du moins vient-il un os à la bouche, os que se partagent bien des gens. Vraiment on lui doit une niche plus propre. Officiellement on vous répond que la circulation des touristes compte pour moins que rien en comparaison de l’industrie cotonnière. Tout de même le terrain dans la ville du Caire doit avoir trop de valeur pour qu’on l’emploie à la culture du coton. On pourrait, tout bien considéré, la paver et la balayer. On dit bien qu’il existe des autorités qui passent pour avoir la haute direction des affaires municipales, mais son fonctionnement se trouve être paralysé par ce que l’on appelle « Les Capitulations ». On m’a assuré que tout le monde au Caire, exception faite pour les Anglais qui apparemment sont les blancs inférieurs dans ces régions, a le privilège de faire appel au consul de son pays à propos de tout et de rien, que ce soit au sujet d’une boîte à ordures ou d’un cadavre à enterrer. Or, comme presque tous ceux qui sont respectables, et sans aucun doute tous ceux qui ne le sont pas, ont un consul, il s’en suit naturellement qu’il existe un consul par chaque mètre de superficie, chaque arshinon, chaque coudée d’Ézéchiel à l’intérieur de la ville.

Et comme chaque consul montre un zèle extrême en l’honneur de son pays et ne se gêne pas pour ennuyer les Anglais au point de vue des principes généraux, les progrès municipaux sont lents.

Le Caire vous produit l’effet d’être une ville malsaine et pas aérée, même lorsque le soleil et le vent la nettoient ensemble. Le touriste, ainsi que vous vous en apercevez ici même, parle beaucoup, mais l’Européen qui y réside d’une façon permanente n’ouvre pas la bouche plus qu’il ne faut. Les sons vont si vite à travers la surface de l’eau plate ! Sans compter que dans ce pays toute la situation est, politiquement et administrativement, fausse.

Voici en effet un pays qui n’est pas un pays, mais bien une bande passablement longue de jardin potager, nominalement sous la direction d’un gouvernement qui n’est pas un gouvernement, mais bien plutôt la satrapie disjointe d’un empire à moitié mort, régi avec hypocrisie par une Puissance qui n’est pas une puissance mais une Agence, laquelle Agence se trouve avoir été embobinée, par suite du temps, de coutumes, de calomnies, jusqu’à être nouée en relations très étroites avec six ou sept Puissances Européennes : toutes ces Puissances possédant des droits, des pots de vin, sans qu’aucun de leurs sujets puisse, apparemment, être justiciable à aucune Puissance qui, directement ou indirectement, ou même de quelque façon que ce soit, passe pour être responsable. Et ce n’est là qu’une simple esquisse de l’ensemble. Compléter le tableau (si quelqu’un au monde en sait assez pour le faire) serait aussi facile que d’expliquer le base ball à un Anglais, ou le jeu du Mur, joué à Eton, à un habitant des États-Unis. Mais c’est un jeu fascinant. Il y a là-dedans des Français dont l’esprit logique se trouve offensé, et ils se vengent en faisant imprimer les rapports financiers et le catalogue du Musée de Bulak en un français pur. Il y a des Allemands là-dedans dont il faut examiner soigneusement les exigences, non pas qu’on puisse les satisfaire en quelque façon que ce soit, mais elles servent à bloquer celles des autres. Il y a des Russes qui ne comptent pas beaucoup actuellement, mais dont on entendra parler plus tard. Il y a des Italiens et des Grecs (tous deux assez satisfaits d’eux-mêmes en ce moment) remplis de haute finance et de belles émotions. Il y a aussi des Pachas Égyptiens qui de temps en temps rentrent de Paris et demandent plaintivement à qui ils sont censés appartenir. Il y a son Éminence le Khédive, et celui-là, il faut en tenir compte, et il y a des femmes tant que vous en voudrez. Et il y a de grands intérêts cotonniers et sucriers anglais, et des importateurs anglais demandant, avec des éclats de voix, pourquoi on ne leur permet pas de faire des affaires d’une façon rationnelle et d’entrer dans le Soudan qui, à leur avis, est mûr pour le développement, si seulement l’administration qui le dirige consentait à agir raisonnablement. Au milieu de tous ces intérêts et de ces passe-temps qui se contrecarrent, le fonctionnaire anglais reste assis, transpirant à grosses gouttes, lui qui a pour tâche d’irriguer, de dessécher ou de défricher pour une bagatelle de dix millions de gens, et il se trouve à tout propos empêtré dans des réseaux d’intrigues qui le font échouer et qui s’étendent à travers une demi-douzaine de harems et quatre consulats. Tout cela vous rend suave, tolérant et l’on acquiert la bienheureuse habitude de ne plus s’étonner de quoi que ce soit.

Ou du moins c’est ce qu’il semblait pendant que je suivais des yeux un grand bal dans un des hôtels. Toutes les races et variétés Européennes en même temps que la moitié des États-Unis s’y trouvaient représentées, mais je crus pouvoir discerner trois groupes distincts : celui des touristes, avec, dans leurs chers petits dos qui se trémoussaient, les plis occasionnés par les malles des paquebots ; celui des soldats et des fonctionnaires sûrs d’avance de leurs partenaires, et disant clairement ce qui devait se dire ; celui d’un troisième contingent à la voix plus basse, au pas plus doux, aux yeux plus vifs que les deux premiers, très à l’aise comme le sont les bohémiens lorsqu’ils se trouvent sur leur propre terrain, lançant par dessus l’épaule à leurs amis des moitiés de mots en argot local, se comprenant d’un signe de tête et mus par des ressorts n’appartenant qu’à leur clan. Par exemple, une femme parlait un anglais impeccable à son partenaire, un officier anglais. Juste avant que ne commençât la danse suivante, une autre femme lui fit signe de la main à la manière orientale, les quatre doigts abaissés. La première femme traversa la salle et se dirigea vers un palmier qui était dans un vase ; la deuxième s’y dirigea aussi jusqu’au moment où toutes les deux s’arrêtèrent sans se regarder, avec le palmier entre elles. Alors celle qui avait fait le signe de la main parla dans une langue étrangère dans la direction du palmier. La première femme, les yeux toujours ailleurs, répondit de la même manière avec un flot de paroles qui passèrent comme une fusillade à travers les feuilles raides, son ton n’avait rien à faire avec celui dont elle se servit pour saluer son nouveau partenaire, qui survint au moment où recommença la musique. Celui-ci était traînant et délicieux, l’autre avait eu l’accent guttural et sec du bazar ou de la cuisine. Elle s’éloigna et au bout d’un instant l’autre femme disparut dans la foule. Très probablement, il ne s’était agi entre elles que de toilette ou d’une question de programme, mais ce qu’il y avait là-dedans de rapide, de furtif, de félin et de calme, cette navette, faite en un clin d’œil, d’une civilisation à l’autre, toutes deux pourtant à ce point distinctes, me resta dans la mémoire. De même la figure exsangue d’un très vieux Turc, frais émoulu de quelque horrible assassinat à Constantinople où il avait failli être tué à coup de pistolet. Mais, disait-on, il avait discuté avec calme en présence du cadavre d’un ancien collègue, en homme pour qui la mort importe peu, jusqu’à ce que les Jeunes Turcs hystériques eussent honte et le laissassent partir — pour entrer dans la lumière et la musique de cet hôtel élégant.

Ces « Mille et une Nuits » modernes sont trop fiévreuses pour des gens tranquilles ; je me réfugiai dans un Caire plus raisonnable, les quartiers arabes où tout est tel qu’il était lorsque Marouf le Savetier s’enfuit de Fatima-El-Orra et se rencontra avec le Djin dans l’Adelia Musjid. Les artisans et les marchands étaient assis sur les planches de leurs boutiques, avec, derrière eux, un ample mystère d’obscurité, et les étroits défilés étaient polis jusqu’à hauteur d’épaule par le simple frottement de la marée humaine. Le blanc qui porte chaussure — à moins qu’il ne soit agriculteur, — frôle légèrement, de la main tout au plus, en passant. L’Oriental, lorsqu’il baguenaude, s’appuie, s’adosse aux murs et s’y frotte. Chez ceux dont les pieds sont nus c’est tout le corps qui pense. Et puis il n’est pas bien d’acheter ou de faire quoi que ce soit et d’en finir sur-le-champ. Bon pour ceux qui portent des vêtements serrés ne nécessitant aucun soin. Donc, nous autres, portant robe lâche, pantalon ample, et savate large, faisons de grands saluts complets à nos amis et les multiplions quand il s’agit de ceux à qui nous voulons du mal ; si donc il s’agit d’un achat il nous faut toucher du doigt l’étoffe, la louer en citant un proverbe ou deux, et s’il s’agit d’un nigaud de touriste qui s’imagine qu’il ne va pas être volé, ô vrais croyants ! approchez-vous, et soyez témoins de quelle manière nous le mettrons à sac.

Mais je n’achetai rien. La ville m’offrait plus de richesses que je ne pus en emporter. Elles sortaient des obscurs couloirs, sur le dos des chameaux basanés, chargés de pots ; sur des ânes dont les sabots clapotaient, à moitié enfouis sous des filets gonflés de trèfle coupé ; dans des mains exquisement façonnées de petits enfants qui rentraient en vitesse des restaurants avec le repas du soir, le menton collé contre le rebord de l’assiette, les yeux dépassant la pile d’aliments, tout arrondis par la responsabilité ressentie ; dans les lumières brisées qui radiaient des chambres surplombant la rue dans lesquelles s’étalaient les femmes, le menton appuyé contre les deux paumes en regardant par des fenêtres surélevées d’un pied à peine au-dessus du niveau du parquet ; dans chaque regard jeté dans chaque cour où, auprès du bassin d’eau, fument les hommes ; dans les tas de débris et de briques pourries amoncelés au flanc des maisons nouvellement peintes et qui attendaient qu’on s’en servît de nouveau pour en faire des maisons ; dans le trémoussement et le glissement des savates sans talons, rouges et jaunes, qu’on entend de tous côtés, et surtout dans les odeurs mélangées si délicieuses de beurre que l’on fait frire, de pain musulman, de kababs, de cuir, de fumée de cuisine, de poivres et de tumeric. Les diables ne peuvent supporter l’odeur de tumeric, mais l’homme sensé l’accepte. Cela évoque le soir qui ramène tout le monde à la maison, le repas du soir, les mains amies qui plongent dans le plat, la face unique, le voile tombé et, en fin de séance, la grosse pipe qui gargouille.

Loué soit Allah pour la diversité de ces créatures et pour les Cinq Avantages du Voyage et pour les gloires des Cités de la Terre ! Aroun-al-Raschid dans le bruyant Bagdad de jadis ne connut jamais les délices infinies dont je jouis cet après-midi-là. Il est vrai que l’appel à la prière, la cadence de certains des cris de la rue, et la coupe de certains vêtements différaient assez sensiblement de ce à quoi j’étais accoutumé par l’éducation, mais quant au reste l’ombre sur le cadran avait rétrogradé pour moi de vingt degrés, et je me trouvais en train de dire, tout comme, peut-être, disent les morts lorsqu’ils ont retrouvé leurs esprits : « Voici de nouveau mon monde réel ! »