Certains hommes sont musulmans par naissance, certains par éducation, mais je n’ai jamais encore fait la rencontre d’un Anglais qui déteste l’Islam et ses peuples, comme j’ai vu des Anglais détester certaines autres croyances. Musalmani awadani — comme on dit, — là où il y a des musulmans, là se trouve une civilisation qu’on peut comprendre.

Ensuite nous rencontrâmes sur notre route une mosquée abandonnée avec des colonnes en briques autour d’une vaste cour intérieure ouverte au ciel pâle. Elle était complètement vide, exception faite de l’esprit qui lui était propre et qui lui convenait ; c’était cela qui vous prenait à la gorge lorsqu’on y entrait. Les églises chrétiennes peuvent faire un compromis avec des statues et des chapelles latérales où les indignes ou les éhontés font un trafic avec des saints abordables. L’Islam, lui, n’a qu’une chaire et une affirmation que l’on soit vivant ou mourant, une seule ; et, dans l’endroit où les hommes ont répété cela avec une croyance enflammée, à travers des siècles, l’air en est encore tout vibrant. Actuellement certains prétendent que l’Islam est en train de mourir et que personne n’en a cure ; d’autres disent que s’il s’étiole en Europe, il ressuscitera en Afrique et en Asie, et reviendra terrible au bout de quelques années à la tête de tous les neuf fils de Ham ; d’autres s’imaginent que les Anglais comprennent l’Islam mieux que n’importe qui, et que dans les siècles à venir l’Islam le reconnaîtra et tout l’univers en sera modifié. Au cas où vous vous rendriez à la mosquée de Al Azhar — université vieille de mille ans du Caire — il vous sera possible d’en juger vous-même. Rien à y voir sauf de multiples cours, fraîches en été, entourées de murs de briques hauts comme des falaises. Des hommes vont et viennent par des entrées sombres donnant sur des cloîtres plus sombres encore, et cela aussi librement que si c’était un bazar. Là nul appareil d’enseignement qui soit agressif et moderne : les étudiants s’asseyent à terre et les maîtres leur enseignent, le plus souvent de vive voix, la grammaire, la syntaxe, la logique ; al-hisab qui est l’arithmétique ; al-jab’r, w’al muqabalah qui est l’algèbre ; al-tafsir, ou commentaires sur le Koran, et le dernier et le plus ennuyeux, al-ahadis, traditions et nouveaux commentaires sur la loi d’Islam, qui de nouveau ramènent, comme toutes choses, au Koran, (car il est écrit : « En vérité Le Quran n’est rien autre qu’une révélation »). C’est un plan d’études très étendu. Nul ne peut s’en rendre maître entièrement, mais libre à chacun d’y séjourner aussi longtemps qu’il le désire. L’université procure des vivres, vingt-cinq mille pains par jour si je ne me trompe ; de plus il y a toujours un endroit où se coucher si l’on ne veut pas de chambre fermée et un lit. Rien ne saurait être plus simple, ni, étant donné certaines conditions, plus efficace. Tout près de six cents professeurs qui, officiellement ou non, représentent toutes les variétés de la pensée, enseignent à dix ou douze mille étudiants qui viennent de toutes les communautés musulmanes de l’ouest à l’est entre Manille et le Maroc, et du nord au sud entre Kamechatka et la mosquée malaise à Cape-Town. Ceux-ci s’en vont, à l’aventure, pour devenir maîtres dans de petites écoles, prédicateurs dans des mosquées, étudiants dans la Loi connue par des millions d’êtres (mais rarement par des Européens), rêveurs dévots ou faiseurs de miracles dans l’univers entier. L’individu qui m’intéressait le plus ce fut un Mullah de la frontière indienne, à la barbe rouge, aux yeux caves, qui très certainement ne serait jamais le dernier à une distribution d’aliments, et se dressait, tel un chien-loup hâve au milieu de chiens de berger, dans une petite assemblée sur le seuil d’une porte.

Il y avait encore une autre mosquée somptueusement tapissée et illuminée (chose que le Prophète n’approuve pas) où des hommes parlaient au milieu du sourd marmottement qui, parfois, monte et croît sous les dômes comme un roulement de tambour ou un grondement de ruche avant que l’essaim ne s’élance dehors. A l’extérieur, et au coin même de cet édifice, nous sommes tombés presque dans les bras d’un représentant de Notre Simple Fantassin, personnage qui ne tire pas l’œil et qui personnifie la distraction. La tunique déboutonnée, la cigarette allumée, il était adossé à une grille tandis qu’il contemplait la ville à ses pieds. Les hommes dans les forts, les citadelles et les garnisons par le monde entier montent aussi automatiquement au crépuscule pour jeter un dernier coup d’œil général que le font les moutons au coucher du soleil. Ils parlent peu et reviennent aussi silencieusement en passant sur le gravier qui grince et, détesté des pieds nus, jusqu’à leurs chambres badigeonnées en blanc et leurs vies bien réglées. Un de ceux-ci me dit qu’il se plaisait au Caire. C’était un endroit intéressant. — Croyez-m’en, me dit-il, cela vaut la peine de voir des pays, parce que vous pouvez vous en souvenir plus tard.

Il avait bien raison : les brumes pourpres et citron, formées du crépuscule et du jour qui projetait encore ses reflets, se répandaient au-dessus des rues toutes palpitantes et scintillantes, masquaient les grands contours de la citadelle et des collines du désert et conspiraient à susciter, à éveiller des souvenirs, à les rendre confus, tellement que la Ville sorcière se dépouilla de sa forme vraie et devant moi dansa sous la ressemblance désolante de chaque cité qu’un peu plus bas sur la route j’avais connue et aimée.

C’était là une sorcellerie cruelle, car à l’heure même où mon âme nostalgique venait de se livrer au rêve de l’ombre qui sur le cadran avait rétrogradé, je me rendis compte combien désolés, combien nostalgiques devaient être les jours de tous ceux qui sont parqués en des lieux lointains, au milieu de bruits étranges et d’odeurs étranges.

EN REMONTANT LE FLEUVE

Il y avait une fois un assassin qui s’en tira avec les travaux forcés à perpétuité. Ce qui l’impressionna le plus, dès qu’il eut le temps d’y penser, ce fut l’ennui, réel et assommant, éprouvé par tous ceux qui avaient pris part au rite. — C’était comme si l’on allait chez le Docteur ou chez le Dentiste, expliqua-t-il. C’est vous qui arrivez chez eux, plein de vos affaires à vous, et vous découvrez que tout cela ne forme pour eux qu’une partie de leur travail quotidien. Sans doute, ajouta-t-il, que j’aurais découvert que c’était encore la même chose si, — ahem… — j’étais allé jusqu’au bout !

Sans aucun doute. Entrez dans n’importe quel nouvel Enfer ou Paradis, et, sur le seuil bien usé, vous trouverez à vous attendre les experts pleins d’ennui qui assurent le service.

Pendant trois semaines nous restâmes assis sur des ponts copieusement meublés de chaises et de tapis, soigneusement isolés de tout ce qui en quelque façon se rapportait à l’Égypte, et sous le chaperonnage d’un drogman convenablement orientalisé. Deux ou trois fois par jour notre bateau s’arrêtait devant un rivage de boue couvert d’ânes. On sortait des selles de l’écoutille de l’avant, on harnachait les ânes qui étaient ensuite distribués comme autant de cartes, puis nous partions au galop à travers les moissons ou les déserts, selon le cas, on nous présentait en termes retentissants à un temple, puis finalement on nous rendait à notre pont et à nos Baedekers. En tant que confort, pour ne pas dire paresse ouatée, la vie n’avait pas d’égale, et comme la majeure partie des passagers étaient des citoyens des États-Unis (l’Égypte en hiver devrait faire partie des États-Unis comme territoire temporaire) l’intérêt ne faisait pas défaut. C’étaient, en nombre accablant, des femmes, avec, par-ci par-là, un mari ou un père placide, mené par le bout du nez, souffrant visiblement d’une congestion de renseignements sur sa ville natale. J’eus la joie de voir se rencontrer deux de ces hommes. Ils tournèrent le dos résolument à la rivière, coupèrent avec leurs dents et allumèrent leurs cigares, et, pendant une heure et quart, ne cessèrent d’émettre des statistiques touchant les industries, le commerce, la manufacture, les moyens de transport, et le journalisme de leurs villes, mettons Los Angeles et Rochester, N. Y. On aurait dit un duel entre deux enregistreurs de caisse.

On oubliait, bien entendu, que tous ces chiffres lugubres étaient animés pour eux, aussi, à mesure que Los Angeles parlait, Rochester voyait en imagination. Le lendemain je rencontrai un Anglais venu de l’autre bout du monde, c’est-à-dire du Soudan, très renseigné sur un chemin de fer peu connu installé dans un pays qui, de prime abord, n’avait paru être qu’un désert aride et qui s’était révélé en fin de compte comme plein de produits à transporter. Il était lancé en plein flot d’éloquence lorsque Los Angeles, fasciné par le seul roulement de chiffres, accosta et jeta l’ancre.