— Notre Drapeau National, répondit-elle.
— Ah oui, mais il n’a pas tout à fait l’air…
— Non ; c’est une nouvelle manière d’arranger les étoiles pour qu’elles soient plus faciles à compter et plus décoratives. Nous allons voter là-dessus dans notre État, où nous avons le droit de vote — je voterai quand je serai de retour là-bas.
— Vraiment ! et comment voterez-vous ?
— C’est là justement à quoi je réfléchis.
— Elle étala le dessin sur ses genoux, elle le contempla la tête penchée d’un côté, comme si, en réalité, il eût été de l’étoffe pour robe.
Et pendant, tout ce temps la terre d’Égypte se déroulait à notre droite et à notre gauche, en marche solennelle. Comme la rivière était basse nous la vîmes du bateau telle une longue plinthe de boue pourpre et brunâtre, qui aurait de onze à vingt pieds de haut, soutenue visiblement tous les cent mètres par des caryatides en cuivre reluisant, sous forme d’hommes nus écopant de l’eau pour les récoltes qui se trouvaient en dessus.
Derrière cette éclatante ligne émeraude courait le fond fauve ou tigré du désert et un ciel bleu pâle encadrait le tout.
C’était là l’Égypte, celle-là même que les Pharaons, leurs ingénieurs, leurs architectes, avaient vue ; terre à cultiver, gens et bétail pour travailler, et en dehors de ce travail nulle distraction, aucune attirance, sauf lorsqu’on transportait les morts à leur sépulture au delà des limites des terres cultivables. Lorsque les rives devinrent plus basses la vue s’étendait sur au moins deux kilomètres de verdure bondée, tout comme une arche de Noé, de gens, de chameaux, de moutons, de bœufs, de buffles, et, de temps à autre, d’un cheval. Et les bêtes se tenaient aussi immobiles que des jouets parce qu’elles étaient attachées ou entravées chacune à son hémisphère de trèfle, s’avançant lorsque cet espace se trouvait tondu. Seuls les tout petits chevreaux étaient libres, et jouaient sur les bords plats des toits de boue comme des petits chats.
Rien d’étonnant que « chaque berger soit une abomination pour les Égyptiens ». Les sentiers à travers les champs, poussiéreux, foulés des pieds nus, sont ramenés jusqu’à la plus mesquine étroitesse qu’il soit possible d’obtenir ; les routes principales sont soulevées bien haut sur les flancs des canaux, à moins que la route permanente de quelque voie de chemin de fer très légère ne puisse être contrainte à les remplacer. Le froment, la canne à sucre, mûre, pâle et à touffe, le millet, l’orge, les oignons, les bouquets de ricin frangés, se bousculent pour trouver place où planter le pied puisque le désert leur refuse l’espace et que les hommes poursuivent le Nil dans sa chute, centimètre par centimètre, chaque matin, avec de nouveaux sillons où faire pousser les melons, tout le long des rives dégouttant encore d’humidité.