Administrativement un tel pays devrait être une pure joie. Les habitants n’émigrent pas ; toutes leurs ressources sont là devant les yeux, ils sont aussi accoutumés que leur bétail à être menés de-ci de-là. Tout ce qu’ils désirent, et on le leur a accordé, c’est d’être mis à l’abri de l’assassinat, de la mutilation, du viol et du vol. Tout le reste, ils pourront s’en occuper dans leurs villages silencieux, ombragés de palmiers où roucoulent leurs pigeons et où, dans la poussière, jouent leurs petits enfants.
Mais la civilisation occidentale est un jeu dévastateur et égoïste. Comme la jeune femme de « Notre État » elle dit en substance : « Je suis riche. Je n’ai rien à faire. Il faut que je fasse quelque chose. Je vais m’occuper de réforme sociale. »
Actuellement, il existe en Égypte une petite réforme sociale qui est assez plaisante. Le cultivateur égyptien emprunte de l’argent — ce à quoi sont astreints tous les fermiers. — Cette terre, sans haie, sans fleur sauvage est sa passion par héritage et souffrance, tous deux immémoriaux, il vit grâce à Elle, chez Elle et pour Elle. Il emprunte pour la développer, pour pouvoir en acheter davantage, soit de trente à deux cents livres anglaises par acre, faisant là-dessus un profit, tous frais payés, de cinq à dix livres par acre. Jadis il empruntait à des prêteurs locaux, Grecs pour la plupart, à 30 % par an, ou davantage. Ce taux n’est pas excessif, à condition que l’opinion publique tolère que de temps en temps celui qui emprunte assassine celui qui prête : mais l’administration moderne qualifie cela désordre et meurtre.
Donc il y a quelques années on établit une banque avec garantie sur l’État qui prêtait aux cultivateurs à huit pour cent, et le cultivateur s’empressa de profiter de ce privilège. Il n’était pas plus en retard pour régler que de raison, mais étant fermier il ne payait naturellement pas avant d’avoir été menacé de saisie. De sorte qu’il fit de bonnes affaires et acheta encore de la terre, c’était là ce que désirait son cœur. Cette année-ci, c’est-à-dire 1913, l’administration promulgua soudain des ordres selon lesquels aucun fermier possédant moins de cinq acres ne pourrait emprunter sur ses terres. L’affaire m’intéressait directement, parce que j’avais cinq cents livres sterling d’actions dans cette même banque garantie par l’État et plus de la moitié de nos clients étaient des individus ne possédant pas plus de cinq acres. Donc je pris des renseignements dans des milieux qui semblaient être au courant. On me dit que la nouvelle loi était complètement d’accord avec le Décret des États-Unis, celui de la France et les intentions de la Divine Providence, — ou ce qui revenait au même.
— Mais, demandai-je, est-ce que cette limitation de crédit n’empêchera pas les hommes qui ont moins de cinq acres d’emprunter davantage pour acheter davantage de terrain et de faire leur chemin dans le monde ?
— Si fait, me répondit-on, évidemment. Et c’est justement là ce que nous voulons éviter. La moitié de ces gens-là se ruinent en essayant de s’agrandir. Il faut que nous les protégions contre eux-mêmes.
C’est là, hélas ! l’unique ennemi contre lequel aucune loi ne saurait protéger aucun fils d’Adam, puisque les véritables raisons qui font ou perdent un homme sont absurdes ou trop obscènes pour qu’on les atteigne du dehors. Donc je cherchai ailleurs pour découvrir comment le cultivateur allait faire.
Lui ? me dit une des nombreuses personnes qui m’avaient renseigné, lui ! il va bien, rien à craindre. Il y a environ six façons que je connais, moi, d’éluder le Décret. Et très probablement que le Fellah en connaît six autres. Il a été dressé à se débrouiller tout seul depuis les temps de Ramsès. Ne serait-ce que pour la cession du terrain, il sait falsifier les documents, emprunter assez de terre pour que son bien dépasse cinq acres le temps nécessaire pour faire faire l’enregistrement de l’emprunt ; obtenir de l’argent de ses femmes (oui, voilà un résultat du progrès moderne dans ce pays !) ou bien aller retrouver le vieil ami le Grec à 30 %.
— Mais le Grec le ferait saisir et ce serait contraire à la loi, n’est-ce pas ? dis-je.
— Ne vous tracassez pas au sujet du Grec. Il sait tourner n’importe quelle loi qui existe pourvu qu’il y ait cinq piastres à gagner là-dedans.