— Sans doute, mais est-ce que réellement la Banque Agricole faisait saisir trop de cultivateurs ?

— Pas le moins du monde. Le nombre de petits biens est plutôt en augmentation. La plupart des cultivateurs ne consentent à payer un emprunt que si on les menace d’une assignation. Ils s’imaginent que cela les pose et cependant leur inconséquence fait augmenter le nombre des assignations bien que ces dernières n’impliquent pas toujours la vente du terrain. Et puis il y a autre chose encore : tout le monde (dans la vie réelle) ne réussit pas de même. Ou bien ils ne font pas le métier de fermier comme il faut, ou bien ils s’adonnent au hashish, ou s’entichent bêtement de quelque fille, et empruntent pour elle ou font quelque chose d’analogue ; et alors ils sont saisis. Vous avez pu le remarquer.

— Assurément. Et en attendant que fait le fellah ?

— En attendant, le fellah a mal lu le Décret — comme toujours. Il s’imagine que son effet sera rétrospectif, et qu’il n’a pas à payer ses dettes anciennes. Il se peut qu’ils causent des embarras, mais je crois que votre Banque restera tranquille.

— Restera tranquille ! Avec les trois quarts de ses affaires compromises — et mes cinq cents livres engagées !

— C’est là votre ennui ? Je ne crois pas que vos actions montent bien vite, mais si vous voulez vous amuser allez en causer avec les Français.

C’était là évidemment un moyen aussi bon qu’un autre de se distraire. Le Français auquel je m’adressais parlait avec une certaine connaissance de la finance et de la politique et avec la malice naturelle que porte une race logique à une horde illogique :

— Oui, me dit-il. C’est une idée absurde que de limiter le crédit dans de telles circonstances. Mais là n’est pas tout. Les gens ne sont pas effrayés, les affaires ne sont pas compromises par suite d’une seule idée absurde, mais bien par l’éventualité d’autres pareilles.

— Il y a donc bien d’autres idées encore que l’on voudrait essayer dans ce pays ?

— Deux ou trois, me répondit-il avec placidité. Elles sont toutes généreuses, mais toutes sont ridicules. L’Égypte n’est pas un endroit où l’on devrait promulguer des idées ridicules.