— C’est ce que j’ai fait, répondit Ahkenaton avec tristesse ; cela m’a brisé. Et lui aussi se tut parmi les ruines.

Il y a une vallée de rochers et de pierres, de toutes les nuances rouges et brunes, appelée la Vallée des Rois, où un petit moteur à pétrole tousse derrière sa main tout le long du jour, moulant de l’électricité pour éclairer les faces des Pharaons morts à cent pieds sous terre. Par toute la vallée, pendant la saison des touristes, se tiennent des chars-à-bancs et des ânes et des charrettes à sable avec, par-ci par-là, des couples épuisés qui ont quitté la procession, et, reluisants, s’éventent dans quelque fragment d’ombre. Longeant les tombes de la vallée se trouvent les tombes des Rois numérotées soigneusement comme autant d’entrées de mines, avec des marches en ciment qui y montent et des grilles de fer qu’on ferme la nuit et des concierges de la « Section des Antiquités » qui demandent les billets indispensables. On entre, et, de profondeurs sur profondeurs, on entend les voix résonnantes de dragomans énumérant à tour de rôle les noms et les titres de morts illustres et trois fois puissants. Des marches taillées dans le roc descendent jusque dans une obscurité chaude et immobile, des couloirs serpentent et conduisent au-dessus de trous en cul de sac que, dit-on, les constructeurs avisés espéraient dans leur puérilité voir prendre pour les vraies tombes par les voleurs de l’avenir. Le long de ces couloirs, montent et descendent avec bruit toutes les races de l’Europe et une bonne réserve des États-Unis. Leurs pas sont subitement émoussés sur le parquet d’une salle pavée de poussière immémoriale qui ne dansera jamais sous aucun vent. Ils lèvent les yeux vers les ciels blasonnés, se baissent pour examiner les murs minutieusement décorés, tendent le cou pour suivre les sombres splendeurs d’une corniche, retiennent leur souffle, et regrimpent vers l’impitoyable soleil pour replonger dans l’entrée suivante indiquée sur leur programme. Ce qu’ils jugent bon de dire ils le disent à haute voix, et parfois il est intéressant de les entendre. Ce qu’ils éprouvent, vous pouvez le deviner d’après une certaine hâte dans leurs mouvements, quelque chose d’intermédiaire entre la modestie hésitante d’un homme exposé au feu et l’attitude de ceux qui visitent une mine, qui dit clairement « ne ferions-nous pas bien d’avancer ? » Après tout, ce n’est pas naturel pour l’homme d’aller sous terre, sauf pour affaires ou pour le dernier voyage. Il a conscience du poids de la terre-mère au-dessus de lui, et lorsqu’à tout son poids à elle, — auquel il s’attend bien, — il faut qu’il ajoute toute la hiérarchie couronnée, à bec, à cornes, à ailes, appartenant à une foi morte qui flamboie chaque fois qu’il tourne les yeux, il a naturellement envie de s’en aller. Même la vue d’un très, très grand roi, en sarcophage, exposé à la lumière électrique, dans une salle remplie de tableaux très fortifiants, ne le retient pas trop longtemps.

Certains affirment que la crypte de St-Pierre à Rome, avec seulement dix-neuf siècles pesant sur les arêtes, mais entourée de tous côtés par les tombes des premiers papes et d’anciens rois, est plus impressionnante que la Vallée des Rois parce qu’elle explique comment une croyance existante est née et de quoi elle est sortie. Mais la Vallée des Rois n’explique rien sinon ce vers si terrible de Macbeth :

Jusqu’à la dernière syllabe du Temps

celle-là, — la Terre ouvre ses lèvres sèches et la dit.

Dans une des tombes il y a une petite chambre dont le plafond, probablement à cause d’un défaut dans le rocher, n’avait pas pu être polissé comme les autres. Donc, le décorateur, très habilement, l’a recouvert d’un fin dessin de toile fignolé, tout pareil à ces morceaux d’étoffe en perse dont on se servirait dans la vie réelle pour cacher un plafond grossièrement fait. Il le fit admirablement, là, dans l’obscurité, et s’en fut. Des milliers d’années après naquit un homme de ma connaissance qui, pour de bonnes et suffisantes raisons, avait une horreur presque folle pour tout ce qui ressemblait à une toile de plafond. Il trouvait des excuses pour ne pas aller dans les magasins de nouveautés à Noël, lorsque des annexes agrandies à la hâte sont cachées, plafond et côtés, par des broderies. Peut-être qu’un serpent ou un lézard était tombé du plafond sur la tête de sa mère avant qu’il ne vînt au monde, peut-être était-ce le souvenir de quelque assaut de fièvre contre lequel il avait fallu lutter sous une tente ; quoi qu’il en soit, l’idée que se faisait cet homme du Purgatoire c’était celle d’une chambre brûlante remplie à étouffer, souterraine, avec, étendues sous le plafond, des toiles à dessins. Une seule fois dans sa vie, dans une ville du nord lointain, où il avait à faire un discours, il rencontra cet ensemble parfait. On le conduisit par des couloirs étroits, remplis de monde, chauffés à la vapeur, jusqu’à ce qu’enfin on le planta dans une pièce sans fenêtres visibles (par là, il sut qu’il était sous terre) et immédiatement au-dessous d’une toile à plafond aux chauds dessins ressemblant assez à une doublure de tente, et une fois là il lui fallut dégoiser ce qu’il avait à dire tandis qu’une terreur panique le tenait à la gorge. La seconde fois ce fut dans la Vallée des Rois, où des couloirs presque pareils, remplis de gens, le menèrent jusque dans une chambre taillée dans le roc, à Dieu sait combien de brassées sous terre, tendue de ce qui avait tout l’air d’être une toile perse s’affaissant à moins de trois pieds au-dessus de sa tête. « L’homme que je voudrais bien tenir, dit-il lorsqu’il fut de nouveau dehors, c’est ce décorateur. Croyez-vous qu’il ait eu l’intention de produire cet effet-là ? »

Chaque homme a ses terreurs privées, outre celles de sa propre conscience. D’après ce que j’ai vu dans la Vallée des Rois, les Égyptiens le savaient bien apparemment depuis fort longtemps. Ce qui est certain c’est qu’ils l’ont fait sentir à des gens qu’on ne s’attendrait pas à rencontrer en pareille affaire. J’entendais deux voix parlant ensemble au fond d’un couloir, à peu près comme il suit :

Elle. — Sûrement que nous n’étions jamais destinés à voir de l’intérieur ces vieilles tombes.

Lui. — Comment cela ?

Elle. — Ne serait-ce que parce qu’ils se font une telle idée de la mort. Bien sûr que leur point de vue en ce qui concerne les choses spirituelles n’était pas aussi large que le nôtre.