Lui. — Eh bien, il n’y a pas de danger que nous nous laissions égarer à ce point de vue. A propos, as-tu acheté au dragoman, ce matin, ce scarabée que l’on disait être authentique ?
LA FACE DU DÉSERT
Remonter le Nil c’est en quelque sorte courir la bouline devant l’Éternité. Tant qu’on ne l’a pas vu on ne se rend pas compte de l’étonnante étroitesse de ce mince et humide filet de vie qui se glisse invaincu à travers la gueule de la mort établie. Un coup de fusil couvrirait ses terres cultivées les plus larges, un coup d’arbalète atteindrait les plus étroites. Une fois qu’on les a dépassées un homme peut attendre pour boire jusqu’à ce qu’il atteigne le cap Blanco à l’Ouest (où il pourra faire des signes à un bateau de l’Union Castle s’il veut se désaltérer) ou le club Karachi à l’Est. Mettons quatre mille kilomètres de sécheresse à main gauche et trois mille à main droite.
Le poids du Désert se fait sentir chaque jour à chaque heure. Le matin, lorsque la cavalcade s’en va marchant derrière le dragoman pareil à une tulipe, il dit : « Je suis ici, juste au delà de cette crête de sable rose que vous êtes en train d’admirer. Arrivez, mes jolis messieurs, et je vous conterai votre bonne aventure. » Mais le dragoman dit très clairement : « Si vous plaît M’ssieu, ne vous séparez pas en quoi que ce soit du corps principal », chose que, le Désert le sait bien, vous n’aviez pas le moins du monde l’intention de faire.
A midi, lorsque les maîtres d’hôtel tirent du fond des réfrigérants tout couverts de buée certaines boissons pour le lunch, le Désert gémit plus fort encore que les roues des puits qui se trouvent sur la rive : « Je suis ici, à quelque cent mètres. Pour l’amour de Dieu, mes jolis messieurs, épargnez une gorgée de ce piquant whisky à l’eau minérale que vous portez à vos lèvres. Il y a un homme blanc à quelques centaines de kilomètres d’ici mourant de soif sur mon sein, de la soif que vous guérissez au moyen d’un chiffon trempé dans de l’eau tiède tandis que vous le maintenez, lui, d’une main, et il s’imagine qu’il est en train de vous maudire à haute voix, mais il n’en est rien, car sa langue est sortie de sa bouche et il ne peut pas la rentrer. Merci, mon noble capitaine. » Car naturellement on verse la moitié du breuvage par-dessus bord avec cette prière : « Puisse-t-il arriver à celui qui en a besoin » ; tandis que l’on tourne le dos aux crêtes palpitantes et aux horizons fluides qui commencent leur danse à mirage de midi.
Le soir le Désert fait de nouveau intrusion — attifé comme une fille Nautch de voiles de pourpre, de safran, de clinquant doré, de vert d’herbe. Elle s’étale sans pudeur devant le touriste ravi, en réseaux tissés en forme de pélicans regagnant à tire d’aile leurs demeures, en franges de canards sauvages, en taches noires sur fond carminé, en bijoux de pacotille faits de nuages couleur d’opale. « Remarquez-moi ! » s’écrie-t-elle, comme telle autre femme indigne. « Admirez le jeu de mes traits mobiles, les révélations de mon âme multicolore. Observez mes appâts et mes puissances. Frémissez pendant que je vous fais tressaillir ! » Ainsi, elle flotte, passant à travers toutes ses transformations et se retire en haut jusque dans les bras du crépuscule. Mais à minuit elle abandonne tout faux-semblant et descend sous sa forme naturelle, qui dépend de la conscience du contemplateur et de l’éloignement qui le sépare du blanc voisin.
Vous remarquerez dans le Benedicite omnia opera que le Désert est la seule chose à qui l’on n’enjoint pas de « bénir Dieu, le louer et le magnifier à jamais ». Cela, c’est parce que au moment où notre illustre père, le Seigneur Adam et son auguste épouse, la Dame Ève, furent chassés du paradis, Eblis le Maudit, craignant que l’homme ne revienne finalement dans les grâces d’Allah, se mit à brûler et à dévaster toute la terre à l’Est et à l’Ouest de l’Éden.
Chose assez bizarre, le Paradis terrestre est à peu près au centre de tous les déserts du monde, en comptant à partir de Gobi jusqu’à Tombouctou, et toute cette terre, en tant que terre, est « exclue de la miséricorde de Dieu ». Ceux qui s’en servent le font à leurs risques et périls. En conséquence le Désert produit son propre type d’homme tout comme le fait la mer. J’eus la bonne chance d’en rencontrer un spécimen, âgé environ de vingt-cinq ans. Son travail l’obligeait à longer la mer Rouge, où des hommes sur de rapides chameaux viennent faire la contrebande du hashish et parfois de fusils, avec les dhows qui abordent n’importe quelle plage commode. Les contrebandiers doivent être poursuivis sur des chameaux encore plus rapides, et puisque les puits sont rares et bien connus le jeu consiste à arriver les premiers et à les occuper.
Mais il se peut qu’ils brûlent un puits ou deux et fassent étape de plusieurs jours en un seul. Alors celui qui les poursuit doit prendre de plus grands risques encore et faire des marches plus cruelles afin que la loi soit observée. La seule chose en faveur de la loi est que le hashish sent abominablement — pire qu’un chameau qui a chaud — de sorte que lorsqu’ils accostent on ne perd pas de temps à écouter des mensonges. On ne m’a pas expliqué comment ils se dirigent à travers les solitudes ni par quel art ils maintiennent leur vie au milieu des tempêtes de poussière et de chaleur. Cela on le prenait pour démontré, et celui qui le prenait ainsi était l’individu le plus ordinaire que l’on puisse rencontrer. Il fut très ému d’apprendre que les Français sont en train de faire une route aérienne quelque part au Sahara, au-dessus d’une étendue sans eau de six cents kilomètres, et où, si l’aéroplane venait à subir des avaries en route, le pilote mourrait de soif et se dessécherait à côté de son appareil.
Pour être juste, il faut reconnaître que le Désert prend rarement la peine d’effacer les traces d’un meurtre. Il y a des endroits au Désert, dit-on, où même maintenant l’on rencontre les morts de batailles anciennes, tous aussi visibles que les nids de guêpes de l’an dernier, couchés en monceaux ou éparpillés par la fuite avec, par-ci, par-là, les petites lignes brillantes des cartouches vides qui les avaient fait tomber.