Ils échangèrent des grognements pendant un instant. Puis l’un d’eux dit d’une voix agréable :

— Ah ! quel dommage ! Je croyais que j’allais vous avoir sous mes ordres pendant quelque temps. Alors vous allez vous servir de la maison de repos là-bas ?

— Je suppose, répondit l’autre, savez-vous par hasard si le toit est achevé ?

Sur quoi une femme se mit à se lamenter à haute voix pour qu’on retrouve sa lance de derviche qui avait été égarée. Ainsi je ne saurai jamais, sauf peut-être grâce aux dernières pages de l’Almanach Soudanais, dans quel état se trouve cette maison de repos.

D’après le peu que j’ai appris, l’administration du Soudan est un singulier service. Elle s’étend silencieusement depuis les bords de l’Abyssinie jusqu’aux marais de l’Équateur avec une pression moyenne de un homme blanc pour plusieurs milliers de kilomètres carrés. Là où c’est possible elle légifère selon les coutumes de la tribu, et, lorsqu’il n’existe aucun précédent, selon le bon sens du moment. C’est dans l’armée presque exclusivement que se fait son recrutement, armé surtout de binocles, jouissant d’un taux de mortalité un peu inférieur à sa propre réputation. On dit que c’est le seul service où l’on recommande explicitement à celui qui part en congé de sortir du pays et de se reposer pour revenir plus dispos pour sa besogne. On exige un haut niveau d’intelligence, et l’on ne pardonne pas les défaillances. Par exemple : certain employé, en congé à Londres, se trompa de train à Boulogne et, au lieu d’aller à Paris, ce qu’il avait bien entendu eu l’intention de faire, se trouva à une station appelée Kirk Kilissie, à l’ouest d’Andrinople, où il resta quelques semaines. C’est une erreur qui aurait pu être commise par n’importe qui, par une nuit sombre, après une traversée tempêtueuse, mais les autorités n’en voulurent rien croire, et lorsque je quittai l’Égypte elles étaient activement occupées à le passer à tabac. Tout le monde est effroyablement comme il faut maintenant au Soudan.

Il y a bien, bien longtemps, avant même que les Philippines eussent été prises, un de mes amis fut réprimandé par un Député anglais, d’abord pour le péché commis en versant du sang, parce qu’il était par profession soldat, ensuite pour l’assassinat parce qu’il avait combattu dans de grandes batailles, et enfin, chose la plus importante de toutes, parce que lui et ses matamores avaient infligé au contribuable anglais les dépenses occasionnées par le Soudan. Mon ami expliqua que tout ce que le Soudan avait jamais coûté au contribuable anglais était le prix d’environ une douzaine de drapeaux anglais réglementaires — un pour chaque province. — Et c’est là, dit triomphalement le Député, tout ce que cela vaudra jamais. Il continua à se justifier, et le Soudan continua — aussi. Aujourd’hui il a pris sa place en tant qu’un de ces miracles reconnus et avérés, qui s’obtiennent, sans qu’on ait besoin d’emportement ni d’entêtes de journaux, grâce à des hommes qui font la tâche la plus proche d’eux et s’occupent rarement de leur propre réputation.

Tandis qu’il y a seize ans — moins même — le pays entier n’était qu’un enfer affolant de meurtre, de torture, de prurit, où chaque homme qui possédait une épée s’en servait jusqu’au moment où il rencontrait un plus fort que lui et devenait esclave. C’était — ce sont ceux qui s’en souviennent qui le disent, — une hystérie de sang et de fanatisme, et de même qu’une femme hystérique est rappelée à ses sens par un jet d’eau froide, de même à la bataille d’Omdurman le pays fut ramené à la santé mentale par la mort appliquée sur une échelle telle, que les meurtriers et les bourreaux auraient eu du mal, même à l’extrême limite de leur débordement, à concevoir. En un jour et une nuit tous ceux qui avaient du pouvoir et de l’autorité furent exterminés et soumis si bien que, comme le dit la vieille chanson, il ne resta plus de chef pour demander des nouvelles d’aucun suivant. Tous ils avaient fait une dernière charge qui les mena au Paradis. Ceux qui restaient s’attendaient à voir se renouveler des massacres pareils à ceux auxquels ils avaient été accoutumés, et lorsque ceux-ci ne vinrent point, ils dirent sans recours : — Nous n’avons rien, nous ne sommes rien, voulez-vous nous vendre comme esclaves chez les Égyptiens ? Ceux qui se souviennent des anciens jours de la Reconstruction — véritable épopée — disent qu’il ne restait plus rien sur quoi bâtir, même pas d’épaves. Le savoir, la décence, les relations de famille, la propriété, les titres, le sentiment de la possession : tout était parti. On leur intima l’ordre de rester tranquilles et d’obéir ; et ils restèrent ébahis, tâtonnant comme les foules ahuries après une explosion. Peu à peu cependant ils furent nourris et soignés et disciplinés quelque peu ; des tâches, dont ils n’espéraient jamais voir la fin leur furent imposées, et ils furent presque par force physique poussés et traînés le long des routes de l’existence même. Ils en vinrent à comprendre bientôt qu’ils pourraient récolter ce qu’ils avaient semé et qu’un homme, mieux, une femme, pourrait faire une marche d’une journée avec deux chèvres et un lit indigène, et garder la vie et ses biens saufs. Mais il fallait le leur enseigner comme on le ferait au jardin d’enfants.

Et insensiblement, à mesure qu’ils se rendaient compte que l’ordre nouveau était sûr, et que leurs anciens oppresseurs étaient bien morts, on vit revenir non seulement des cultivateurs, des artisans, des techniciens, mais des soldats d’aspect bizarre, portant les cicatrices de vieilles blessures, et les généreuses fossettes que la balle Martini-Henry avait coutume d’infliger — hommes de combat à la recherche d’un nouvel emploi. Ils lambinaient par-ci par-là, tantôt sur une jambe, tantôt sur l’autre, fiers ou amicaux avec inquiétude, jusqu’à ce que quelque officier blanc vînt à passer tout près. Lorsqu’il eut passé quatre ou cinq fois, l’homme brun et l’homme blanc s’étant appréciés par le regard, la conversation, ainsi qu’il paraît, s’engageait à peu près ainsi :

Officier (avec l’air de quelqu’un qui fait soudain une découverte). Dites donc, vous là-bas, près de la hutte, qu’est-ce que vous voulez ?

Guerrier (prenant la position fixe, qui est compromise par un effort fait pour saluer). Je suis un tel, de tel endroit.