Notre jardin surplombe la rade et en écartant une seule branche on aperçoit un bateau de pêche à la poupe épaisse et la petite cabine dont les nattes couleur d’or paille ont été écartées et découvrent l’intérieur propre et bien tenu de la maisonnée. Le père qui est pêcheur est accroupi à l’orientale, en train de tisonner un minuscule foyer rempli de charbon de bois, tandis que la cendre blanche et légère vole dans le visage d’une grosse poupée japonaise qu’on aurait pour trois francs cinquante à Londres. Mais la poupée se réveille soudain, se transforme en un bébé japonais, en quelque chose qu’on ne saurait acheter à prix d’or, un poupon au crâne nu, aux jambes vagues et qui s’approche en rampant de la boîte brune et vernissée, se fait ramasser juste au moment où il allait avaler des charbons ardents, et déposer derrière un banc de nage, où il joue du tambour sur un seau, s’adressant de loin à la boîte à flammes. Une demi-douzaine de fleurs de cerisier glissent d’une branche, tournoient tremblottantes et tombent à l’eau près de la poupée japonaise qui, un instant de plus, aurait été par-dessus bord à la poursuite de ces miracles. Mais cette fois le père la happe par sa jambe rose, la fourre dans quelque coin où elle disparaît au milieu des filets bruns ombrés et des cordages couleur sépia, d’où son toupet seul émerge. Étant orientale, elle ne récrimine pas, et le bateau s’enfuit rapide pour aller rejoindre la petite flotte au large.
Puis deux marins d’un cuirassé passent le long de la mer, se penchent au-dessus du canal au pied du jardin, crachent et repartent en se dandinant. Le marin, au port, est le seul homme qui soit vraiment supérieur. Pour lui, tout ce qui est rare et curieux se traduit par : « ces trucs », ou « ces machins-là ». Il ne se presse pas, ne cherche pas d’épithètes différentes de celles que l’usage met sur ses lèvres et qu’il sert à toutes les occasions ; mais la beauté de la vie pénètre insensiblement son être jusqu’au moment où, la boisson ayant eu raison de lui, il s’attrape avec le sergent de ville de l’endroit, l’expédie d’un coup de poing dans le canal le plus proche, et règle la question de la revision du traité par un hoquet. N’empêche que Jack, à l’entendre, a un grief contre le sergent de ville qui touche un dollar par chaque marin vagabond qu’il amène devant les Tribunaux Consulaires, coupable d’avoir allongé sa permission, ou que sais-je encore. Jack prétend aussi que les petits sergents japonais font exprès de l’empêcher de retourner à son navire pour le produire ensuite en justice, tout cela grâce à des tours de lutteur exécutés avec toute la diablerie de l’art : « il y en a environ une centaine de ces satanés tours et n’importe lequel suffit pour vous ficher par terre ». Sachez que lorsque Jack se trouve adouci par la boisson il ne dit pas de mensonges ; c’est là son grief, dit-il, et l’on devrait les mettre au courant, ces N… de D… de consuls : « Ils (il s’agit des sergents de ville) s’entendent tous pour vous emmener à l’Hatoba. » Le visiteur, qui n’est ni marin ni ivre, ne saurait se porter garant de cette déclaration et même de rien autre, car il se meut non seulement au milieu de scènes enchanteresses et d’un peuple charmant mais encore, ainsi qu’il s’en aperçoit certainement le premier jour de son arrivée, au milieu de discussions orageuses. Il y a trois ans, il fallait régler toutes les questions sur-le-champ dans une véritable orgie de lampions. La Constitution était nouvelle alors ; la couverture en est gris pâle avec un chrysanthème au dos, et un Japonais me dit : Maintenant nous avons une Constitution comme d’autres pays ; ainsi tout va bien. Maintenant nous sommes tout à fait civilisés à cause de notre Constitution.
(Une histoire qui n’a aucun rapport avec ce qui précède me revient à la mémoire en ce moment. Savez-vous qu’autrefois les habitants de l’île de Madère se mirent en révolution juste assez longtemps pour permettre au poète national de composer un hymne patriotique, puis que la révolte fut réprimée. Tout ce qu’il en reste maintenant c’est le chant que vous entendez jouer sur les « nachettes » (tout petits banjos) au son nasillard, par les soirs de clair de lune sous les feuillages touffus des bananiers derrière Funchal. Et le refrain qu’on chante du nez, sur un diapason aigu, est le mot : « Consti-tuci-oun » !)
Depuis cet heureux événement, il semble que les discussions surgissent à tout propos, dont la plus importante est celle de la Revision du Traité. « Observez, dit le Gouvernement japonais, nos lois, nos lois nouvelles que nous avons soigneusement composées avec toute la sagesse de l’Occident, et vous pourrez parcourir le pays à votre guise et faire du commerce où vous voudrez, au lieu de vivre claquemurés dans des concessions et d’être soumis à la justice des consuls. Traitez-nous comme vous traiteriez la France ou l’Allemagne, et nous vous traiterons comme nos propres sujets. »
Ici, vous le savez, la question reste entre les 2.000 étrangers et les 40 millions de Japonais ; aubaine merveilleuse pour les éditeurs de Tokio et de Yokohama mais désespoir des voyageurs fraîchement débarqués, dont le nez, souvenez-vous-en ! est hanté par l’Odeur de l’Orient, Une, Indivisible, Immémoriale, Éternelle, et par-dessus tout Instructive.
En vérité, il faut s’éloigner d’un demi-kilomètre au moins, pour échapper aux indices provocants de la civilisation et arriver aux rizières plantées derrière la ville. Là, des hommes, coiffés d’un turban bleu et blanc, travaillent dans la boue noire et épaisse, jusqu’aux genoux. Le champ le plus vaste atteint, parfois, presque la largeur de deux nappes de table, tandis que le plus petit est, mettons, un atome de terrain sous une minuscule falaise trop peu large pour qu’on y appuie aisément un pousse-pousse, coin de terre arraché à la rive et où croît une touffe d’orge à portée de l’embrun des vagues. Les sentiers des rizières sont les bords piétinés des sillons d’irrigation et les grandes routes sont aussi larges que deux voitures d’enfant placées l’une à côté de l’autre. Depuis les plateaux — les beaux plateaux plantés de pins et d’érables, juste aux bons endroits — le sol descend de terrasses en terrasses de terre riche jusqu’aux plaines où l’on dirait que chaque ferme au toit de chaume épais a été spécialement choisie pour s’harmoniser avec le paysage environnant. En suivant attentivement les gens qui vont à leur travail, on s’aperçoit qu’un domaine s’étend sur des lots de terrain, séparés parfois les uns des autres par environ 400 mètres. Le cadastre d’un village montre que cet éparpillement est apparemment voulu ; on n’en donne pas les raisons. Ce ne doit pas toujours être aisé d’établir le cadastre de ces lots de terre, genre de travail qui serait susceptible de donner une occupation à un grand nombre de petits fonctionnaires variés du Gouvernement, dont chacun, en supposant qu’il ait une tournure d’esprit orientale, pourrait rendre la vie du cultivateur intéressante. Je me rappelle maintenant (un lieu qu’on revoit pour la deuxième fois évoque des faits qu’on croyait oubliés à jamais) avoir vu, il y a trois ans, la pile de documents officiels requis pour une seule ferme. Ils étaient nombreux, systématiques, mais ce qui les rendait intéressants c’était la somme de travail qu’ils avaient dû fournir à ceux qui n’étaient ni cultivateurs, ni officiers du Trésor.
Si on connaissait la langue japonaise, on pourrait bavarder avec ce Monsieur au chapeau de paille et à la ceinture bleue nouée autour des reins, en train de sarcler à quelques millimètres de ses orteils nus avec l’arrière-grand-père de tous les sarcloirs qui furent jamais. Son exposé des impôts locaux manquerait peut-être d’exactitude mais certainement pas de pittoresque. A défaut de son témoignage, qu’on veuille bien accepter deux ou trois faits qui peuvent, ou ne peuvent pas, c’est selon, être d’application générale, et qui diffèrent dans une certaine mesure des déclarations qu’on trouve dans les livres. L’impôt foncier actuel est nominalement de 2,5 pour cent, payable en espèces en un règlement annuel effectué en trois ou, selon d’autres, en cinq fois. Mais, au dire de certains fonctionnaires, il n’y a pas eu de règlement depuis 1875. Les terres laissées en friche pendant une saison paient le même impôt que les terres cultivées, à moins que leur improductivité ne vienne de l’inondation ou autre fléau (lisez ici : tremblements de terre). L’impôt gouvernemental est calculé d’après la valeur nominale de la terre, prenant comme unité une mesure d’environ 11.000 pieds carrés, soit un quart d’arpent.
Or, un des moyens de connaître la valeur nominale de la terre est de savoir ce que les chemins de fer l’ont payée. Le terrain le plus favorable à la culture du riz, en comptant le dollar japonais à 3 shillings, est d’environ 65 livres et 10 shillings par arpent. Les terres non irriguées, pour la culture des légumes, dépassent parfois 9 livres 12 shillings et les forêts 2 livres 11 shillings. Étant donné que ces prix sont les taux payés par les chemins de fer, ils peuvent s’appliquer à de vastes superficies bien que, dans les ventes privées, ces prix peuvent raisonnablement atteindre un chiffre plus élevé.
On doit se rappeler que certains des meilleurs terrains donnent deux récoltes de riz par année, que la plupart des terres portent deux récoltes, la première étant du millet, du colza, des légumes, etc., semée dans du sol sec et récoltée à la fin de mai. Puis on prépare immédiatement la terre pour la récolte exigeant de l’humidité et qui sera moissonnée en octobre environ. L’impôt foncier est payable en deux versements : pour les rizières, entre le 1er novembre et le 15 décembre, et entre le 1er janvier et le dernier jour de février ; pour les autres terres, entre juillet et août, et entre septembre et décembre. Voyons donc quelle est la moyenne du rapport. Le monsieur au chapeau de soleil et portant ceinture autour des reins pousserait des cris d’effroi en voyant ces chiffres qui sont cependant approximativement exacts. Le riz subit de grandes fluctuations, mais on peut l’évaluer en gros à 5 dollars japonais le koku de 330 livres. Le froment et le maïs de la récolte printanière valent environ 11 shillings le koku. La première récolte rend presque 1 koku 3/4 par « tan » (quart d’arpent, l’unité de mesure précitée) ou 18 shillings par quart d’arpent, soit 3 livres 12 shillings par arpent. La récolte de riz donne 2 koku soit 1 livre 10 shillings par quart d’arpent, ou 6 livres par arpent. Total 9 livres 12 shillings. Ce résultat n’est pas à dédaigner si l’on réfléchit que la terre en question n’est pas la meilleure de toutes, mais de qualité no 1, ordinaire, à 25 livres 16 shillings l’arpent, valeur nominale.
Le fils a le droit d’hériter des biens fonciers de son père avec la même imposition, tant que dure le terme ou, si le terme est expiré, il a un droit de priorité sur tout acquéreur. Une partie de ces recettes reste, dit-on, au bureau de la préfecture de l’endroit comme fonds de réserves contre les inondations. Cependant, et c’est là ce qui paraît assez confus, il existe cinq ou sept autres impôts locaux, provinciaux et municipaux, qui en tout bien et en tout honneur pourraient être employés aux mêmes usages. Aucun ne dépasse la moitié de l’impôt foncier, sauf celui de la préfecture, qui est de 2,5 %.