Sa conviction était inébranlable ; il avait vécu parmi « ces gens-là, » peut-être avait-il été roulé en affaires. — Qu’ils restent chez eux, avec leurs mœurs et leurs coutumes, ajouta-t-il.
Cela n’est point gai et vous glace. Cependant on parlait bien différemment à New-York, où l’on représentait le Canada comme une prune mûre prête à tomber dans la bouche de l’Oncle Sam au moment opportun. Le Canadien n’éprouve pas une tendresse spéciale pour l’Angleterre, car la mère des colonies a un talent merveilleux pour éloigner d’elle, par négligence, les membres de sa propre maison ; peut-être aime-t-il son pays ?
Nous sortîmes de la neige en traversant des kilomètres garnis d’abris contre la neige, étayés de poteaux de trente centimètres d’épaisseur, recouverts de planches épaisses de deux pouces. A un certain endroit, une avalanche était venue heurter l’angle d’un de ces abris et l’avait entamé comme un couteau entame un fromage. Au haut des collines, des hommes avaient élevé des barrières pour détourner les bancs de neige, mais la rafale blanche avait tout balayé et la neige s’étendait en couches épaisses de cinq pieds sur le toit des abris. Au réveil, nous nous trouvâmes aux bords du Fraser, rivière boueuse, où le printemps se hâtait de venir à notre rencontre. La neige avait disparu : les fleurs carminées du groseillier sauvage étaient écloses ; les aunes bourgeonnants, habillés de vert brumeux, se détachaient sur le noir bleu des pins ; les ronces sur les tronçons d’arbres brûlés, ouvraient leurs toutes jeunes feuilles, tandis que chaque mousse sur chaque pierre était nouvelle de l’année et toute fraîche éclose des mains du Créateur. Partout le sol se déployait en champs défrichés à terre molle et noire. Dans l’une des gares une poule ayant pondu un œuf, faisait part au monde entier de son chef-d’œuvre, et le monde entier répondait par une bouffée de véritable printemps, de printemps qui inonda le wagon à l’atmosphère lourde, nous attira sur le quai pour humer l’air, chanter, nous réjouir, cueillir des iris des marais mous et verts, les jeter aux poulains, et pousser des clameurs à l’adresse des canards sauvages qui s’élevaient d’un petit lac vert comme un joyau. Que Dieu soit béni, lui qui permet que dans les voyages on puisse suivre les saisons. Ce printemps, mon printemps, que j’avais perdu en novembre dernier en Nouvelle-Zélande, je vais maintenant le conserver précieusement au Japon et durant l’été pour le retrouver encore en Nouvelle-Zélande.
Et voici maintenant les eaux du Pacifique, et voici Vancouver, cette ville, complètement dépourvue de défenses convenables, qui s’est développée de façon extraordinaire durant ces trois dernières années. A l’embarcadère du chemin de fer, où pas un seul canon ne veille sur elle, repose « l’Impératrice des Indes », qui fait le service entre l’Amérique et le Japon, et quel nom de meilleur augure pourrait-on désirer rencontrer au dernier chaînon d’une des puissantes chaînes de l’Empire ?
LA LISIÈRE DE L’ORIENT
Le brouillard se dégageait peu à peu de la rade de Yokohama ; une centaine de jonques avaient hissé leurs voiles en vue de la brise matinale, et l’horizon voilé était pointillé de carrés d’argent estompé. Sur le fond de brume ouatée se détachait, blanc et bleu, un navire de guerre anglais, tant l’aube était jeune, et la surface des eaux s’étendait douce et lisse comme l’intérieur d’une coquille d’huître. Deux enfants vêtus de bleu et de blanc, aux membres tannés, rosis par l’air vif, maniaient, à la godille, une merveilleuse barque de bois couleur citron qui, à travers l’immobilité complète et les étendues plates teintées de nacre, fut notre embarcation féerique jusqu’à la côte.
Il y a maintes et maintes façons d’entrer au Japon, mais la meilleure est d’y descendre de l’Amérique par l’Océan Pacifique, du pays des Barbares par la mer profonde. Lorsqu’on vient de l’Orient, la lumière crue des Indes et la végétation tropicale, insolente, de Singapour émoussent la vue, et la rendent insensible aux demi-tons et aux petites nuances. C’est à Bombay que l’Odeur de toute l’Asie envahit le navire à des milles de la côte, et s’empare des narines du voyageur jusqu’à ce qu’il ait quitté l’Asie à nouveau. C’est une odeur violente et provocante, susceptible de faire naître des préventions dans l’esprit de l’étranger, mais qui est néanmoins de la même famille que la douce et insinuante senteur qui flottait dans les légers souffles de l’aurore lorsque la barque féerique toucha la côte — parfum de bois frais et très propre, de bambou fendu, de fumée de bois, de terre humide, et de choses que mangent ceux qui ne sont pas des blancs ; odeur toute familiale et réconfortante. Puis ce fut à terre le son d’une langue orientale qui semble plus ou moins belle selon qu’on la comprend. Les races occidentales s’expriment dans des langues très diverses, mais des voix d’Européens entendues à travers des portes fermées ont le diapason et la cadence de l’Occident. Il en est de même en Orient. Une rangée de coolies traîneurs de pousses-pousses étaient accroupis au soleil, bavardant entre eux et ils semblaient souhaiter la bienvenue dans une langue qui pour ceux qui l’écoutaient devait être aussi familière que l’anglais. Ils causaient, causaient sans arrêt, mais le spectre des mots connus ne s’éclaircissait pas jusqu’à ce que soudain l’Odeur redescendît par les larges rues, disant qu’ici c’était l’Orient, l’Orient où rien n’importe et où des bagatelles vieilles comme la Tour de Babel importent moins que rien, et que de vieilles connaissances vous attendaient à chaque pas au delà de l’enceinte de la ville. Puissante est l’Odeur de l’Orient ! Ni chemins de fer, ni télégraphe, ni docks, ni chaloupes canonnières ne sauraient la bannir, elle durera autant que les voies ferrées. Celui qui n’a pas senti l’Odeur n’a jamais vécu.
Il y a trois ans les boutiques de Yokohama étaient suffisamment européanisées pour satisfaire les goûts les plus mauvais et les plus pervers ; aujourd’hui c’est encore pis si l’on ne sort pas de la ville proprement dite. Mais à dix pas au dehors, dans la campagne, toute la civilisation s’arrête, comme elle cesse dans un autre pays situé à quelques milliers de kilomètres plus à l’Ouest. Ceux qui parcourent le globe, les millionnaires avides de dépenser, versant leur argent à grands flots sur tout ce qui séduit leur fantaisie libertine, nous avaient expliqué, à bord du paquebot, que suivant le conseil des livrets-guides, ils s’étaient précipités au Japon craignant que le pays ne se fût soudain civilisé entre deux services de bateaux. Et touchant terre ils s’empressèrent de rendre visite aux marchands de bric-à-brac pour leur acheter des articles qu’on prépare exprès pour eux, des objets de couleur mauve, lie de vin ou bleu de vitriol. En ce moment ils doivent avoir un guide « Murray » sous un bras et sous l’autre un morceau de soie vert pomme où sont brodés un aigle bleu électrique, au bec couperosé et un « e pluribus unum » en lettres jaunes.
Nous, qui sommes des sages, restons assis dans un jardin qui n’est pas le nôtre mais qui appartient au Monsieur là-bas vêtu de soie couleur d’ardoise. Ce Monsieur, uniquement par égard pour le décor, condescend à faire le jardinier et, dans cet emploi, est occupé à balayer délicatement dessous une azalée mourant d’envie d’éclater, un tas de fleurs rouges tombées d’un cerisier en floraison. Des marches de pierre abruptes, patinées comme la Nature les patine à travers de longs hivers, conduisent à ce jardin en longeant des touffes d’herbe de bambou. Vous voyez que l’Odeur avait raison en disant que vous retrouveriez de vieux amis. Une demi-douzaine de pins inclinés et pour ainsi dire la main sur la hanche, d’un noir bleuâtre, se détachent sur un ciel véritable : pas de ces taches de brume, pas un de ces bancs de nuages, ni de ces torchons gris enveloppant le soleil, mais un ciel pur et azuré. Un cerisier, sur une pente au-dessous d’eux, lance en l’air une vague de fleurs qui vient se briser à leur pied dans une écume d’un blanc crémeux, tandis qu’un bouquet de saules laisse tomber en rideau ses pousses d’émeraude très pâle. Le soleil envoie en ambassadeur à travers les buissons d’azalée un papillon majestueux à la queue d’hirondelle, accompagné de son écuyer qui rappelle les petits insectes bleus et voltigeants des dunes anglaises. La chaleur de l’Orient qui pénètre et n’effleure pas seulement le corps paresseux, s’ajoute à la lumière de l’Orient, cette clarté splendide et généreuse qui rend la vue plus nette sans jamais la troubler. Puis les premières feuilles printanières clignotent comme de grosses émeraudes et les branches de cerisier chargées de fleurs rouges deviennent transparentes et s’embrasent comme une main placée devant une flamme. De petits soupirs tièdes montent de la terre humide et chaude et les pétales tombés bougent sur le sol, se retournent, puis se rendorment à nouveau. Au delà du feuillage, là où le soleil repose sur les toits couleur d’ardoise, les rizières en terrasses qu’on aperçoit au-dessus des toitures et les collines qui dominent au loin, c’est tout le Japon, seulement tout le Japon ; tandis que cet endroit qu’on appelle l’ancienne Légation de France, c’est le paradis terrestre qui tout naturellement est venu tomber ici après la Chute.
Comme premier aperçu des beautés qui se révéleront plus tard, il y a ce toit là-bas, ce toit en étage du temple tout couvert de tuiles sombres et cannelées, et comme par hasard jeté au delà de l’extrémité de la falaise où s’étend le jardin. Toute autre courbe des larmiers ne se serait pas harmonisée avec la courbe des pins ; il fallait donc la créer telle qu’elle nous frappe maintenant par sa perfection. Nos gens qui parcourent le globe sont en ce moment à l’hôtel en train de se battre pour avoir des guides, afin qu’on leur montre les beautés du Japon qui ne forment qu’un seul spectacle. Il faut qu’ils aillent à Tokio, puis à Nikko ; qu’ils voient, sans manquer, tout ce qu’il y a à voir, pour écrire ensuite à leurs familles barbares qu’ils finissent par s’accoutumer à rencontrer des jambes nues et brunes. Mais, Dieu soit loué, avant ce soir, ils se plaindront tous d’un violent mal de tête et de brûlures aux yeux. Il est donc préférable de se reposer tranquillement et d’entendre l’herbe pousser ; de s’abreuver de chaleur, des senteurs, des bruits et des vues qui viennent spontanément s’offrir à vous.