Le lendemain.

— Il y a cinq jours on ne voyait pas un pouce de terre, car la neige recouvrait tout, dit le contrôleur debout dans le wagon de queue du Great Northern. Il parle comme si la neige avait caché un trésor inestimable, et cependant voici tout le spectacle qui nous est offert : voie ferrée unique, rangée de poteaux télégraphiques chancelants, se terminant en un point, et un estompage à l’horizon ; à gauche et à droite, large houle, comme en pleine mer, seule et immense plaine couverte de champs de blé, qui attend le printemps, parsemée de loin en loin de fermes construites en bois, de moissonneuses et de lieuses brevetées presque aussi grosses que les maisons, de meules qui restent en surplus de l’abondante récolte de l’an dernier, et marbrée çà et là de veines noires indiquant que les précoces travaux de labour ont déjà commencé. La neige s’étend en quelques dernières traînées que le vent fait tourbillonner le long de la voie ; d’une extrémité à l’autre de l’horizon, tout n’est que marne argileuse et sombre, couverte d’herbe endormie par le froid, que le soleil d’une seule année, semble-t-il, ne pourra jamais réveiller. C’est là le grenier du pays, pays où le fermier qui supporte les charges de l’État, et qui, par conséquent, impute à l’influence directe de la loi Mac Kinley la récolte extraordinaire de l’an passé, a aussi à endurer la monotonie lugubre de la terre et du ciel. Il ne perd pas la tête car il est très occupé, mais sa femme devient folle parfois, comme ses compatriotes dans l’État de Vermont. La nature n’a pas mis une grande variété dans cette immense terre productrice de blé. On dit que le vent faisant courir des ombres dans les blés en épis, sur des kilomètres et des kilomètres d’étendue, engendre comme le vertige chez ceux qui sont forcés de regarder sans pouvoir détourner les yeux. Et l’on raconte une histoire, véritable cauchemar, d’un couple qui avait vécu quatorze ans dans un poste militaire, dans une région semblable à celle-ci, avant d’être transféré à West Point, au milieu des collines, de l’autre côté de l’Hudson. La femme vint à New-York, mais hantée de plus en plus par la terreur que lui inspiraient les maisons géantes, elle fut soudain atteinte de méningite et, dans son délire, sa grande frayeur était que les monstres, en s’écroulant, ne vinssent s’écraser sur elle. C’est une histoire véridique.

Ici, on prépare la moisson avec des charrues à vapeur. Comment, en effet, pourrait-on suffire aux sillons infinis à l’aide de chevaux seulement ? On attaque la terre avec des machines munies de dents, de crans et de longues pointes, qui exposées dans des magasins paraîtraient monstrueuses, mais qui ne sont ici que des taches sur l’herbe jaune. Même la locomotive est intimidée en leur présence. Un train de marchandises suit une ligne qui sort de l’horizon bleu pour rencontrer à nouveau l’azur du ciel. Ailleurs le train démarrerait avec un rugissement joyeux et vibrant, mais ici il glisse furtivement le long des poteaux télégraphiques, dans un murmure plein de crainte, glisse et s’enfonce dans le sol.

Puis voici une ville disparaissant dans la boue noire, une ville aux maisons éparses, construites en planches épaisses d’un pouce, qui possède des entrepôts de grains d’un rouge terne. Mais la campagne refusant d’être domptée, même sur quelques centaines de mètres, toutes les rues de la ville débouchent dans l’infini ; c’est comme si, à son tour, celui-ci tout entier, arrivant du dehors sans asile, se précipitait à fond de train à travers elles. Vers le soir, sous un ciel gris, passe rapide devant mes yeux un tableau sans cadre de morne désolation. Au premier plan, un chariot de ferme embourbé presque jusqu’aux essieux, la boue dégouttant des roues aux mouvements lents, tandis que le charretier fouette ses chevaux. Derrière lui, sur un tertre d’herbe détrempée et marécageuse, séparé du reste du paysage par des barrières nues, se trouve un cimetière où reposent aujourd’hui dans une indifférence absolue, sous des pierres tombales ornées de croix en bois couvertes d’entailles et usées par les intempéries, des citoyens qui, dans leur temps, ont eux aussi fouetté des chevaux et semé du blé. — Et je songe que, pour l’âme récemment libérée du corps, semblable sépulture doit être plus affreuse encore que les profondeurs de l’Océan.

A mesure que nous avançons vers le nord, la neige augmente et la Nature travaille ferme à briser le sol pour le printemps. Le dégel a inondé toutes les dépressions de terrain dans un déluge maussade d’un gris noir, et les surfaces plates en perspectives illimitées disparaissent sous six pouces d’eau. Les petits aqueducs sont pleins jusqu’au bord, tandis que les bancs de glace flottante viennent se heurter contre les piles en bois des ponts, faisant entendre un tic-tac sonore. Mais soudain résonne quelque part dans cette étendue, près des wagons, un joyeux cliquetis d’éperons, et un homme de la police montée canadienne passe en se pavanant, coiffé d’un bonnet à poil noir, orné d’un pompon jaune retombant sur le côté, tiré à quatre épingles et se redressant de toute sa hauteur. On a envie de lui serrer la main, parce qu’il a l’air propre, qu’il ne rentre pas les épaules, ni ne crache, que ses cheveux sont bien brossés et qu’il marche comme un homme. Puis un employé de la douane surgit et se montre bien trop curieux au sujet de cigares, de whisky, et de l’eau de toilette de la Floride. Heureusement que Sa Majesté la Reine d’Angleterre et Impératrice des Indes nous a sous sa garde. Rien n’a changé dans le paysage et Winnipeg, qui est pour ainsi dire un centre de distribution pour émigrants, baigne jusqu’aux genoux dans l’eau du dégel. L’année a changé pour tout de bon et voici déjà quelqu’un qui parle de la première « poussée de glace » à Montréal, 1.300 ou 1.400 milles à l’Est.

Les trains ne marchent pas le dimanche à Montréal, et c’est aujourd’hui mercredi ; conséquemment le Canadien Pacifique forme, à Winnipeg même, un train pour la direction de Vancouver. Détail utile à se rappeler, car peu de personnes empruntent ce train et l’on évite ainsi la ruée de touristes qui filent à l’ouest prendre le bateau pour Yokohama. On peut alors disposer du wagon et des services du contrôleur. Ce jour-là, le nôtre, profitant de cette morte-saison, se divertit en jouant de la guitare, ajoutant au voyage une note gaie et presque triomphale bien qu’en désaccord ridicule avec le paysage. Durant vingt-huit heures interminables la locomotive traîna son ennui à travers des étendues plates, velues, poudrées, côtelées et tachetées de petits flocons que le vent balaie comme des grains de poussière ; nous traversions l’Assiniboia. De temps en temps et sans aucune raison apparente on croisait une ville ; puis des districts ruraux ; à un endroit nous aperçûmes des traces de buffle sur le sol où jadis il se pavanait dans son orgueil, et un peu plus loin un monticule d’ossements blancs, qu’on croit être ceux du dit buffle, et ce fut à nouveau le désert et la solitude. Certaines parties de terre paraissaient fertiles, mais en général on aurait dit que l’oubli régnait sur cette immensité, engendrant tout alentour un ennui éternel.

Au crépuscule — sorte de crépuscule surnaturel — un autre spectacle singulier nous attendait : une ville construite en bois, encaissée au milieu de terres basses ondulées et sans arbres, où une rivière bruyante coulait invisible entre des rives escarpées ; la caserne d’un détachement de police montée ; un petit cimetière où reposaient d’anciens soldats de cavalerie ; un jardin public d’une symétrie guindée et attristante avec des allées de gravier, et des sapins d’un pied de haut ; quelques constructions attachées à la gare ; des femmes blanches allant et venant, tête nue dans l’air glacial ; des Indiens, drapés dans des couvertures rouges, en train de vendre des cornes de buffles et marchant d’un pas traînant le long du quai ; puis, à dix mètres à peine de la voie, un ours d’un brun rougeâtre et un jeune ourson dans des cages, dressés sur leurs pattes de derrière et mendiant de la nourriture. C’était un spectacle plus étrange que ne saurait l’évoquer cette description banale, c’était comme si l’on ouvrait une porte sur un monde inconnu. Le seul détail rebattu était le nom de l’endroit : Medicine Hat, qui m’avait frappé immédiatement comme étant la seule appellation en harmonie avec ce lieu, — qui devint une ville plus tard. J’y étais venu trois ans auparavant, lorsqu’elle n’avait pas encore atteint ce développement et je me rappelle que j’avais voyagé sans billet dans un fourgon.

Le lendemain matin nous nous trouvâmes sur la ligne du Canadien Pacifique, telle que les livres la décrivent. D’ailleurs la plume d’aucun écrivain ne pourrait rendre justice au paysage d’alentour. Les guides s’efforcent, mais sans y parvenir, d’en donner des descriptions, destinées à être lues en été, parlant de cascades impétueuses, de rochers couverts de lichen, de pins ondulant sous la brise et de montagnes à la crête neigeuse ; mais en avril il n’existe rien de tout cela. Le lieu est figé, mort comme un cadavre glacé ; le torrent de la montagne est transformé en une émeraude de glace du vert le plus pâle se détachant sur la blancheur éclatante de la neige ; les tronçons de pins sont coiffés d’un capuchon blanc en forme de champignon énorme ; les rochers disparaissent sous cinq pieds de neige ; et avec les roches, les arbres abattus, les lichens, tandis que blanches et muettes les lèvres qui bordent la voie pratiquée dans le flanc de la montagne découvrent dans une grimace leurs crocs de glaçons géants. A l’arrêt du train on cherche vainement à percevoir parmi les collines le moindre signe de vie ou d’énergie. La neige a étouffé les rivières tandis que les immenses viaducs s’en vont escaladant ce qui à l’œil paraît être de la mousse de savon dans quelque baquet énorme. Les couches de neige anciennes, proches de la voie, sont noircies et tachées par la fumée des locomotives, mais les yeux aveuglés par ailleurs aiment à s’y reposer. Cependant ceux qui habitent le long de la voie ne prêtent aucune attention aux détails du paysage. A une halte, sise dans une gorge gigantesque, murée par les neiges, un homme sort en titubant d’un minuscule cabaret, et s’avance jusqu’au milieu de la voie où une demi-douzaine de chiens sont en train de chasser un porc égaré sur les rails. Il est ivre, d’une ivresse parfaite et éloquente ; il chante, agite les mains et voici qu’il s’effondre derrière une locomotive, tandis que d’en haut le contemplent les quatre plus beaux pics du monde, chefs-d’œuvre du Créateur. L’éboulement de terre qui aurait dû mettre ce cabaret en miettes, manquant son but, est venu s’effondrer quelques milles plus bas sur la ligne. Le flanc d’un coteau, en rêvant au printemps, bougea et vint heurter un train de marchandises qui passait. Voilà pourquoi notre convoi descend avec précaution, dans un grincement de freins, car la locomotive du train sinistré nous précédait de peu, et l’on voit la défunte gisant maintenant, la tête en bas, dans la terre molle, à trente ou à quarante pieds au-dessous, et disparaissant presque sous deux longs wagons chargés de bardeaux négligemment plantés sur elle. Tout cela ressemble tellement à un train-jouet qu’un enfant aurait jeté de côté, qu’on n’en saisit le sens que lorsqu’une voix s’écrie : « Personne de tué ? » et qu’une autre répond : « Non, tout le monde a sauté » — et l’on ressent comme une insulte personnelle cette incurie de la montagne qui aurait pu endommager votre propre vie sacrée. Dans ce cas… Mais le train traverse maintenant un pont sur chevalets, puis un tunnel, puis un autre pont. C’est à cet endroit, paraît-il, que tout le monde commença à désespérer de pouvoir construire la ligne, car on ne voyait pas d’issue possible. Mais un homme vint, comme cela arrive toujours, et on fit une pente par ici, une courbe par là, un viaduc plus loin, et… la ligne continua son chemin ! C’est ici d’ailleurs qu’on nous raconta l’histoire du Canadien Pacifique, racontée comme on redit un conte répété maintes fois, avec des exagérations et des omissions, mais histoire malgré tout impressionnante. Au début, lorsqu’on désirait créer la Confédération du Canada, la Colombie Britannique soulevait des objections et refusait son adhésion, mais le Premier Ministre de ce temps-là lui promit un pot-de-vin, un cordon d’acier réunissant les deux côtes et qui ne devait jamais se rompre. Puis tout le monde se mit à rire, chose nécessaire, paraît-il, à la santé de la majorité des vastes entreprises, et tandis qu’on riait, on travaillait toujours. On accorda au Canadien Pacifique un morceau de ligne par ci, un autre par là, et presque autant de terrain qu’il fallait, et l’on riait encore lorsque le dernier rivet fut posé entre l’est et l’ouest, à l’endroit même où l’ivrogne s’était étalé derrière la locomotive. La ceinture de fer s’étendait désormais d’une marée à l’autre ainsi que l’avait annoncé le Premier Ministre tandis que les Anglais s’écriaient : « Que c’est intéressant ! » puis se mirent à parler de « l’exagération commise dans l’estimation des contingents militaires ». Incidemment, l’homme qui nous renseignait (il n’était pas en relations avec le Canadien Pacifique) nous expliqua les bénéfices réalisés par la ligne en encourageant l’immigration. Il nous raconta l’arrivée à Winnipeg, un certain dimanche, d’un train complet de paysans écossais. Ces gens voulaient à toute force s’arrêter à l’instant même pour fêter le dimanche, eux et le petit troupeau qu’ils avaient emmené avec eux. Ce fut l’agent de Winnipeg qui dut aller les trouver et leur expliquer, (il était Écossais lui aussi, de sorte qu’ils ne comprirent pas très bien ses raisons) l’inconvenance qu’il y avait à disloquer la circulation de toute la Compagnie. Leur propre ministre fit donc un service dans la gare ; ensuite, l’agent leur fit servir un bon repas, les encouragea en dialecte écossais, sur quoi ils se mirent à verser des larmes, puis poursuivirent leur route pour s’installer à Moosomin où, comme dans les contes de fées, ils vécurent heureux jusqu’à la fin de leurs jours. Ce fut avec respect, presque avec vénération, que notre compagnon parla du directeur, chef de la ligne de Montréal à Vancouver. Ce directeur habitait une demeure princière à Montréal, mais de temps à autre il partait dans son train spécial, parcourait ses 3.000 milles à une allure de 50 à l’heure. La vitesse réglementaire est de 22, mais c’est un « casse-cou » et peu de mécaniciens tenaient à l’honneur de conduire son train. C’était un homme mystérieux qui « portait gravé dans la tête le plan de la ligne entière » et, qui plus est, connaissait intimement les possibilités offertes par des régions éloignées qu’il n’avait jamais vues ni traversées. On trouve toujours sur chaque grande ligne un homme de cette trempe, et des mécaniciens du grand Ouest en Angleterre ou des chefs de gare européens — asiatiques sur le grand Nord-Ouest aux Indes — peuvent vous raconter des histoires semblables. Ensuite un de nos compagnons de voyage se mit à parler, comme l’avaient fait beaucoup d’autres, d’une union possible entre le Canada et les États-Unis ; son langage n’avait rien de commun avec celui de Mr. Goldwin Smith ; il était brutal, par endroits, et se résumait en un refus catégorique à traiter, en quoi que ce soit, avec un pays qui était pourri avant que d’être mûr, un pays qui comptait sept millions de nègres qui n’étaient pas encore amalgamés à la population, et où le type de la race était resté stationnaire, n’ayant encore que des notions primitives sur le meurtre, le mariage et l’honnêteté. — Nous avons adopté leurs façons de faire en matière politique, dit-il sur un ton triste, à force de vivre à côté d’eux, mais je ne crois pas que nous désirions nous associer à leurs autres gâchis. Ils disent qu’ils n’ont pas besoin de nous ; ils le répètent même sur tous les tons, mais il y a certainement là-dessous quelque motif caché, sans quoi ils ne mentiraient pas à ce point.

— Mais s’en suit-il nécessairement qu’ils ne disent pas la vérité ?

— Bien sûr, j’ai vécu au milieu d’eux. Il n’y a pas plus faux que ces gens-là. Il doit y avoir quelque satanée tricherie derrière tout cela.