Idée bizarre, n’est-ce pas ? Imaginez un meurtre commis dans les bois déserts, une rafale de neige qui recouvre les traces du meurtrier s’enfuyant avant que le vengeur du sang versé n’ait enseveli le cadavre, et puis, une semaine plus tard, le retrait de la neige traîtresse, révélant pas à pas le chemin que Caïn avait pris, découvrant une à une les empreintes fatales de ses snow-boots comme autant de disques noirs sur le blanc du chemin, jusqu’au bout.

Il y aurait tant et tant à écrire, si cela en valait la peine, sur cette drôle de petite ville près de la gare du chemin de fer, dont la vie semble glisser, en toute apparence, aussi doucement que les coupés montés sur les traîneaux, mais qui à l’intérieur est troublée par les haines, les soucis et les jalousies tourmentant toutes les âmes, sauf celles des dieux. Par exemple, — mais non, il vaut mieux se rappeler la leçon que donne Monadnock, et Emerson qui dit d’autre part : « Zeus hait les gens officieux et ceux qui font trop. »

Qu’il existe de pareilles gens, une voix traînante et nasillarde qui traverse la Grand’Rue, l’atteste. Un fermier est en train de détacher ses chevaux d’un poteau faisant face à un magasin, il reste le licol à la main et exprime son opinion, à un voisin, et au monde en général :

— Pour quant à ces Andersons ! c’te clique-là, je t’ dis moi, que ça n’a aucune idée de saveoir vivre !

A TRAVERS UN CONTINENT

On ne se soustrait pas facilement à une grande ville. Nous avions encore tout un continent à traverser et pour cette raison nous nous attardions dans New-York, tant et si bien que nous avions des remords à l’idée de quitter cette ville qui nous rappelait le foyer. Pourtant, plus on l’étudiait, plus elle nous révélait ses grotesques tares : ses rues mal pavées, ses rues elles-mêmes, sa mauvaise police municipale et des conditions sanitaires qui, sans la mer charitable, seraient pires encore. Personne, jusqu’ici, n’a abordé le problème de l’administration de New-York dans l’esprit voulu ; c’est-à-dire, en le considérant comme le résultat d’une incapacité, d’un manque de civilisation barbare, crasseux, et d’un gaspillage effréné. Personne non plus ne le fera, très probablement, car toute réflexion qu’on oserait émettre sur cette auge longue et étroite serait interprétée comme une attaque malveillante dirigée contre l’esprit et la majesté de la Grande Nation Américaine et se terminerait en comparaisons irritantes. Pourtant, même à supposer que d’une façon permanente toutes les rues de Londres fussent sens dessus dessous et tous les réverbères renversés, cela n’empêcherait pas les rues de New-York, prises en bloc, de ressembler étonnamment à une plage de Zanzibar ou aux abords d’un village zoulou. Des rigoles, des trous, des ornières ; des pavés pointus et tout de travers ; des trottoirs mal entretenus, aux bordures dépassant le niveau de deux à trois pouces ; des rails de tramways faisant saillie sur la chaussée ; des matériaux de construction éparpillés jusqu’au milieu de la rue ; de la chaux, des planches, des pierres taillées et des boîtes à ordures semées généreusement partout ; les voitures s’aventurant au hasard ; de lourds camions rencontrant des coupés aux croisements des rues ; des poteaux chancelants, grossièrement taillés et non peints ; des becs de gaz titubants et tordus ; et, finalement, de la saleté en abondance et une variété d’odeurs nauséabondes que le vent du nord ne saurait chasser, voilà des choses que l’on peut considérer tout à fait indépendamment de « l’Esprit de Démocratie », ou de « l’Avenir de ce grand pays au développement puissant ». Dans tout autre pays elles passeraient pour un signe de négligence, de malpropreté et d’incapacité. Ici, on vous explique et on vous répète, que c’est une preuve de la rapidité avec laquelle la ville a grandi et de l’enviable indifférence de ses citoyens pour les questions de détail. — Un de ces jours, me dit-on, on s’occupera sérieusement de remédier à cet état de choses. Les dirigeants de la ville, hommes corrompus, seront balayés par un cyclone, par un ouragan, ou par quelque explosion grandiose et retentissante d’indignation populaire ; on élira alors à l’unanimité des hommes capables qui toucheront, à juste titre, les appointements énormes actuellement alloués à des étrangers incapables pour des balayages de rues, et tout ira bien. C’est alors que la licence inculquée par les gouvernants chez les gouvernés, pendant les trente, quarante, ou peut-être cinquante années passées ; l’insouciance brutale du public en ce qui touche les devoirs des citoyens ; l’endurcissement et l’élasticité de la morale populaire et le dédain insensé de la vie humaine, engendrés par les lois impuissantes et encouragés par la familiarité avec des accidents évitables et une négligence criminelle, disparaîtront miraculeusement. Si les lois de cause à effet qui gouvernent même le peuple le plus libre de la terre affirment qu’il en est autrement, tant pis pour ces lois. L’Amérique fait les siennes. Derrière elle se tient le fantôme de la guerre la plus sanglante du siècle, suscitée dans ces pays paisibles à force de s’accoutumer le mépris des lois, de laisser aller les choses, par l’incapacité et le dédain aveugle pour tout sauf le besoin matériel du moment présent, tant et si bien que l’heure depuis longtemps conçue et oubliée se dressa toute armée et que les hommes s’écrièrent : « Voici une crise imprévue ! » et s’entretuèrent au nom de Dieu pendant quatre années.

Dans une contrée païenne les trois choses qui passent pour être les piliers d’un gouvernement passable, sont : le respect de la vie humaine, la justice criminelle et civile, autant que l’homme est capable de rendre la justice, et de bonnes routes. Dans cette cité chrétienne les habitants attachent peu d’importance à la première (leurs journaux, leurs conversations et leurs actes en font foi) ; ils achètent et vendent la seconde à un certain prix fixe, ouvertement et sans honte, et paraissent, semble-t-il, se passer aisément de la troisième. On s’attendrait presque à ce que le sens de l’humour, inhérent à la race, les empêche d’espérer rien que des louanges, épaisses, excessives et serviles de la part de l’étranger en visite chez eux. Mais non ; si on se tait, ils forgent eux-mêmes des éloges qu’ils mettent dans votre bouche sur leurs qualités et mérites, agissant par là, envers leur propre pays qu’ils prétendent honorer, comme agit le charlatan qui fait la réclame de ses pilules ; s’il vous arrive d’exprimer votre opinion, — mais vous verrez, par vous-même, les conséquences de votre franchise. Ils ne se rendent pas compte qu’avec les mensonges et les invectives, c’est à eux seuls qu’ils font du tort. Le blâme de toutes les imperfections de leur ville ne retombe pas entièrement sur les hommes, généralement d’extraction étrangère, qui gouvernent la cité ; car ils trouvent un peuple fait pour eux, gens sans lois, prêts à fermer les yeux sur une infraction aux règlements commise par les voisins, à condition qu’ils puissent eux-mêmes à leur tour en faire autant avec profit, et qui, dans leurs rares loisirs, sont bien aises de sourire en entendant raconter les détails d’un coup de fraude habilement mené. Mais, vous dit l’Américain cultivé : « Donnez-nous le temps. Donnez-nous le temps et nous arriverons à quelque chose ! » — Tandis que l’autre type d’Américain, celui qui est agressif, s’empresse de mettre sous le nez de l’étranger quelque spécimen de travail bâclé, à moitié fini, en le présentant comme le résultat d’un effort achevé. Je ne connais rien de plus agréable que d’écouter pendant un temps strictement limité un enfant qui vous raconte ses projets pour quand il sera grand ; mais lorsque ce même enfant, à la voix forte, devenu exigeant, impudiquement avide de louanges, aussi susceptible que le plus maladif blanc-bec, vient vous barrer partout la route et vous ennuyer avec la même histoire, dite sur le même ton, on commence à soupirer après quelque chose de terminé — mettons l’Égypte et une momie bien morte. Il n’est ni prudent, ni bienséant, d’insinuer que le gouvernement de la plus grande ville des États-Unis n’est que le despotisme de l’étranger, par l’étranger, pour l’étranger, tempéré, de temps à autre, par des insurrections de gens convenables. Seul, le Chinois lave le linge sale des autres peuples.

Saint-Paul, Minnesota.

Oui, c’est très bon de partir encore une fois et de reprendre l’existence éternellement renouvelée du vagabond, flânant dans les cités nouvelles, bien au courant des mœurs des chiens, des bébés et des voitures d’enfants de la moitié du globe et suivant la trace des saisons à la croissance des fleurs dans les jardins d’autrui. St-Paul, située à la porte des greniers du Dakota et du Minnesota, réunit tous les suffrages sauf ceux de Minneapolis, sise à dix-sept kilomètres d’ici, qu’elle déteste et qui prend envers elle des airs de protection. Elle s’intitule la capitale du Nord-Ouest, et ses habitants portent non seulement le haut de forme de soie commercial, mais aussi le feutre large et mou de l’Ouest. Elle parle une autre langue que celle des New-Yorkais et, (signe évident que nous sommes loin à l’intérieur des terres) ses journaux discutent avec ceux de San Francisco sur les démêlés au sujet des tarifs et sur la concurrence des compagnies de chemins de fer. St-Paul date déjà de plusieurs années, et si l’on commettait l’imprudence d’aller dans les quartiers commerçants de la ville on serait bien vite et amplement renseigné sur son histoire. Mais il faut chercher dans les quartiers bourgeois toute la supériorité de St-Paul qui, à l’instar d’autres cités, est entourée de vastes banlieues qui rendent l’étranger jaloux et où l’on trouve ce que l’on ne rencontre pas au centre de la ville, des rues bien pavées ou recouvertes d’asphalte, plantées d’arbres, bordées de contre-allées bien entretenues et parsemées de maisons possédant un cachet particulier que des barrières rustiques ne séparent point les unes des autres ; chacune s’élève sur son carré de gazon soigneusement tondu et descendant jusqu’au trottoir. Le matin c’est toujours dimanche dans ces rues. Les tramways électriques ont emmené les hommes à leurs affaires en ville ; les enfants sont à l’école et les gros chiens, plus de trois pour chaque bambin absent, sont étendus, le museau dans l’herbe tuée par l’hiver, se demandant combien il faudra aux jeunes pousses avant qu’il soit possible à un gentleman de prendre ses herbes médicinales au printemps. L’après-midi, les enfants sur des tricycles montent et descendent les rues en zigzaguant, accompagnés, devant et derrière, de la proportion voulue de gros chiens ; les tramways, remontant la côte, commencent à déposer chaque voyageur chez lui, à la porte de la maison que pour lui-même il s’est construite (bien que l’architecte l’ait poussé à ajouter cette insignifiante petite tour en mansarde et cette loge inutile), et, tout naturellement, le crépuscule amène les amoureux qui se promènent deux par deux le long des chemins si paisibles. On peut presque dire la date exacte de construction des maisons, qui remonte soit au temps où l’on dansait la gigue, lorsqu’il incombait aux gens respectables d’adopter les barreaux façonnés sans beauté et les pignons ajourés ; ou bien aux jours de l’engouement pour l’architecture coloniale, c’est-à-dire, maisons peintes en blanc, garnies de colonnes cannelées ; ou bien encore à l’ère plus récente de l’architecture domestique, mélange fort agréable de toits peints, de lucarnes encapuchonnées, de curieuses marquises et de portes en forme de niches. En présence de tout cela, on commence à comprendre pourquoi les Américains, visitant l’Angleterre, sont frappés par ce qui est ancien et non par ce qui est moderne. L’Américain n’a guère plus de cent ans d’avance sur l’Anglais en ce qui concerne le plan, le confort, l’installation économique de maisons et, chose fort importante, l’emploi d’appareils destinés à supprimer la main d’œuvre. De Newport à San Diego, vous serez amené à faire les mêmes remarques.

Avant de quitter St-Paul je tiens à lui rendre un dernier hommage de respect et d’admiration. Une petite maison brune, seule de son espèce, sise à l’extrémité d’une avenue, semble dormir avec tous ses volets clos. Cependant le phaéton d’un docteur est arrêté devant la porte où se trouve accrochée une grande pancarte bleue et blanche portant ces mots : « Fièvre scarlatine » — Oh ! très admirable municipalité de St-Paul ! Ce sont ces petits détails et non point les cris et le tapage sur les places publiques qui font la grandeur, l’indépendance et le respect d’une nation. Ce soir, dans les tramways, on parlera de blé, tout en envoyant des pointes à l’adresse de Minneapolis et Duluth qui réclame vingt pieds d’eau la réunissant à l’Atlantique — tout cela sans grande importance, à côté de ces rues et de cette pancarte.